Même Nigel Farage y croit. Habitué à jouer les invités surprises lors des sommets européens, se promenant dans la salle de presse pour être interviewé, le leader britannique du parti UKIP et du Brexit s’est amusé à commenter presque en direct, ce jeudi soir, la première prestation communautaire d’Emmanuel Macron. Preuve (peut-être) des changements en cours au sein de l’UE, le président français et ses homologues n’ont pas attendu la tardive fin de soirée pour affronter les journalistes.

«Porter le projet d’une Europe qui protège»

Coté français, il était environ 17h30 lorsque le chef de l’Etat élu le 7 mai a ouvert le bal. Salle comble. Enorme succès d’audience. Et dans les couloirs, un Nigel Farage impressionné: «Tous croient vraiment qu’il va relever l’Europe. Je pense pour ma part qu’il est trop tard. Cet édifice est voué à s’écrouler», grommelle le député européen britannique devant une caméra. Un étage plus haut, Emmanuel Macron, lui, commence par s’excuser: «Nous entrons dans le concret. Ce Conseil (européen) va permettre de parler de l’avenir de notre Europe et porter le projet d’une Europe qui protège.»

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La chancelière allemande, Angela Merkel, dans la salle voisine, lui rend hommage. L’entretien accordé à huit journaux européens, dont Le Temps, a fait le tour de l’atrium ou des centaines de journalistes sont installés. «Macron, c’est un style. On devait assister à un briefing technique de ses conseillers et il a décidé d’avancer sa conférence de presse. Il aime l’explication. C’est une bonne chose», se réjouit, tout sourire, une correspondante italienne interrogée sur le sujet… par la radio chinoise.

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Se concentrer sur l’avenir des Vingt-Sept

Le moment, toutefois, avait été judicieusement choisi. En donnant rendez-vous aux journalistes tard dans la soirée, Emmanuel Macron, comme Angela Merkel, aurait dû raconter le dîner de travail des chefs d’Etat ou de gouvernement qui sera consacré au Brexit, d’abord avec Theresa May, puis sans la locataire du 10, Downing Street. Que dire, alors que les négociations de divorce ont juste commencé lundi, et que le président français a répété, dans l’entretien publié mercredi dans nos colonnes, qu’il ne chercherait pas à interférer sur le plan bilatéral?

C’est donc Angela Merkel qui a donné le ton, après avoir elle aussi salué l’arrivée à bord d’Emmanuel Macron, qu’elle a guidé dans les couloirs du Juste Lipse, le bâtiment tout en verre et marbre du Conseil européen: «Pour moi, façonner l’avenir à 27 membres est prioritaire par rapport à la question des négociations avec la Grande-Bretagne sur sa sortie […]. Nous voulons conduire ces négociations dans un bon esprit, mais nous devons nous concentrer avant tout sur l’avenir des 27», a-t-elle plaidé. Motus en revanche sur le sujet sur lequel les Etats membres s’écharpent: le rapatriement sur le continent des deux agences communautaires actuellement installées sur le sol britannique: l’Autorité bancaire européenne et l’Agence européenne des médicaments.

«Macron, c’est un élan. Qui peut le contester?»

Macronmania? Un peu. Charles Michel est le premier ministre belge. En marge de sa conférence de presse, lui aussi a redit l’espoir qu’il attache à l’impulsion française, alors qu’un accord est intervenu, entre les 27, sur de futures coopérations structurées en matière de défense, prélude à une autonomie accrue par rapport à l’OTAN. «Macron, c’est un élan. Qui peut le contester?» lâche-t-il entre deux conseillers. Silence, en revanche, du côté des Européens de l’Est. On sait qu’Emmanuel Macron n’est pas tendre, depuis son entrée en fonction, avec ceux qui «considèrent l’Europe comme un supermarché à subventions», lorgnant ostensiblement vers la Pologne ou la Hongrie.

On croit en Emmanuel Macron parce qu’il ne rudoie pas ses interlocuteurs

Son meilleur soutien à l’Est? Le premier ministre bulgare Boïko Borissov, longuement reçu récemment à l’Elysée. La Bulgarie assumera la présidence tournante de l’Union européenne durant le premier semestre 2018. C’est avec Sofia que Paris veut notamment faire avancer le grand chantier de la révision de la directive sur les travailleurs détachés, responsable du déferlement de main-d’œuvre bon marché dans les pays les plus riches de l’Union.

«On croit en Emmanuel Macron parce qu’il ne rudoie pas ses interlocuteurs, explique un diplomate bulgare. Il est l’anti-Sarkozy. Mais si l’on écoute bien ce qu’il dit, une opposition frontale est programmée. La «Macronmania» durera tant que les discussions pour refonder l’Union resteront vagues, centrées sur les principes plus que sur les concessions mutuelles.»