Louis Michel aime l'Afrique. L'ancien chef de la diplomatie belge devenu commissaire européen pour le Développement, ne perd jamais une occasion de rappeler son attachement au Continent noir, et de louanger les redressements d'un pays comme le Rwanda. Problème: cette affection de l'Union européenne envers l'Afrique, que le sommet de Lisbonne est censé confirmer, est de moins en moins mutuelle. Les 53 chefs d'Etat et de gouvernement africains attendus au Portugal ce week-end regardent bien moins qu'avant vers le nord.

La polémique sur les accords de partenariat économique, qui doivent remplacer au 31 décembre les accords commerciaux préférentiels accordés jusque-là par l'Europe aux pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique), est brandie avec force par des dirigeants tels que le président sénégalais Abdoulaye Wade, hostiles à de tels accords susceptibles d'engendrer un déferlement des produits européens sur le marché africain.

D'autres leaders, comme le président congolais Joseph Kabila, ne cachent pas à leurs interlocuteurs de l'UE qu'ils ont besoin de l'aide chinoise, massive et moins conditionnelle, pour satisfaire leur population. Les commerçants chinois, et leurs produits moins chers, sont devenus aussi des maillons cruciaux de la stabilité sociale. «Pour tenir, les gouvernements africains démocratiquement élus doivent présenter des résultats tangibles, sous forme d'infrastructures notamment, reconnaît un haut respondable européen. C'est sur ce type de réalités que bute notre coopération.» La Chine importe d'Afrique 32% de ses hydrocarbures. Elle a investi ces dernières années 16milliards de dollars dans le secteur pétrolier du continent.

Opérations humanitaires

Les chiffres plaident pourtant pour une bonne entente mutuelle entre Bruxelles et ses partenaires africains. Non contente d'avoir décidé de porter l'aide au développement à 0,7% de son PNB d'ici à 2015, l'UE vient de rajouter pour 2008-2010 300 millions d'euros au financement des opérations de maintien de la paix. Sa contribution pour les opérations humanitaires au Darfour dépasse les 435 millions d'euros.

La présence d'une énorme diaspora africaine en Europe - 5millions - est aussi un lien très fort. Sans parler, évidemment, du passé colonial et des responsabilités qui en résultent. Même si celles-ci peuvent aussi être un poison dans les relations bilatérales, comme dans le cas du Zimbabwe envers qui le Royaume-Uni exige le boycott, ou du Rwanda dont les relations avec la France demeurent sous haute tension. Les sept années qui ont séparé le sommet de Lisbonne du premier sommet euro-africain, au Caire en 2000, ont illustré le poids de ces fractures.

Comment dès lors réinventer cette relation UE-Afrique? Pour Louis Michel, les trois mots clés sont «responsabilité partagée», «agenda global» et «croissance économique». Le commissaire européen insiste sur les «droits et devoirs mutuels» des deux côtés de la Méditerranée. Il met aussi en avance les 2milliards d'euros d'aide par an, et les 5,6 milliards pour les infrastructures, prévus pour épauler les accords de partenariat. Il n'a pas craint de choquer l'establishment caritatif en refusant de financer certains programmes de lutte contre le sida, jugeant que la lutte contre la pandémie est d'abord du ressort de l'OMS et du Fonds global, auxquels l'UE contribue.

Trois obstacles majeurs

La difficulté est que cette approche très commerciale, même lestée de nombreuses aides pour les pays les moins avancés, bute sur trois obstacles majeurs: la «conditionnalité» administrative et politique des dons européens (les Chinois prêtent, mais débloquent vite les fonds); la frustration engendrée dans les élites africaines par les restrictions de visa et les conflits d'intérêts, comme pour le Zimbabwe. L'Afrique du Sud, engagée dans une médiation entre le régime de Robert Mugabe et l'opposition, a ainsi fait savoir à Bruxelles, avant la rencontre de Lisbonne, sa ferme hostilité à la nomination d'un représentant spécial européen.