Une fois de plus, la crise politique belge se joue du calendrier.

La semaine dernière, le leader flamand Yves Leterme, nommé premier ministre en mars pour aboutir d'ici à juillet à la fameuse réforme de l'Etat exigée par une majorité de néerlandophones, avait donné sa démission, faute d'accord. Jeudi, juste avant minuit, le roi Albert II en a décidé autrement. Privé d'alternative, le souverain a reconfirmé l'intéressé à son poste, tout en chargeant trois «sages» de préparer le réaménagement institutionnel sans lequel la Belgique apparaît de plus en plus condamnée à la scission.

Ce scénario politique n'est pas surprenant. A la veille de la fète nationale, le 21 juillet, le monarque voulait éviter une vacance de pouvoir, symbolique d'un pays en sursis. Mais il ne fait que reposer la question du «comment?». Comment convaincre les leaders francophones d'accepter une régionalisation accrue qui risque fort d'approfondir le fossé économique et social entre le sud en crise et le nord du pays, plus prospère? Comment, surtout, redessiner une carte institutionnelle satisfaisante pour les deux camps linguistiques qui tienne compte des réalités? A commencer par celle de Bruxelles, capitale de la Belgique et de l'Europe, ville historiquement flamande mais peuplée à 90% de francophones. Et, pour l'heure, enclavée géographiquement en Flandre...

La frustration du million d'habitants de Bruxelles est palpable depuis les élections de juin 2008. Le Parti chrétien-démocrate flamand (CDV) de M. Leterme en est sorti vainqueur, allié à la NVA, une formation néerlandophone beaucoup plus radicale. «Région-capitale», donc dotée d'un statut comparable à la région Flandre et à la région Wallonie, Bruxelles souffre de ne pas exister dans l'affrontement nord-sud. Le CDV et ses partenaires flamands exigent en effet que le débat institutionnel se limite à un face-à-face entre les deux communautés principales du pays, la flamande et la française.

La capitale nationale, bilingue, souffre également de la confusion administrative belge puisqu'elle abrite aussi, à deux pas des bureaux du premier ministre... la capitale de la Flandre et son parlement régional. Alors que l'exécutif et le législatif de Wallonie sont à Namur.

Le parlement bruxellois a d'ailleurs voté une motion, jeudi, pour que Bruxelles «soit associée aux réformes d'un système belge renouvelé et équilibré». Mais le message peine à passer. Le président régional flamand, Kris Peteers, a plusieurs fois dit qu'il ne considérait pas Bruxelles comme une «région à part entière». Et le chef de l'exécutif bruxellois, Charles Picqué, considéré comme un médiateur possible, ne fait pas partie des trois sages retenus hier par le roi Albert II. Lequel lui a préféré, ironie du sort, Karl-Heinz Lambertz le patron de la petite communauté germanophone (70000 habitants) qui possède son propre parlement .

«Bruxelles fait l'objet d'une course contre la montre, juge un observateur belge. La ville est un peu le dernier verrou de la Belgique. Elle tient, sans avoir son mot à dire, le sort du pays entre ses mains.» Sauf que les Bruxellois, eux, vivent de plus en plus mal cette situation. La détermination des néerlandophones à scinder le fameux arrondissement électoral de Bruxelles-Hal-Vilvoorde - qui permet aux résidents francophones en Flandre voisine de voter pour des candidats francophones et de recevoir des papiers administratifs dans leur langue - est emblématique. Tout comme les plans de créer un «couloir» de quelques kilomètres, à travers la forêt de Soignes au sud de la capitale, pour relier Bruxelles à la Wallonie. Ou l'idée de créer une «Fédération Wallonie-Bruxelles» au sein de laquelle les Flamands minoritaires disposeraient de droits spéciaux. «Personne ne veut laisser échapper la ville» juge un diplomate.

Et pour cause: Bruxelles, qui draine chaque jour près de 200000 travailleurs flamands, est le cœur économique du pays. Ses 22000 fonctionnaires européens sont une manne. D'où la surenchère dont les Bruxellois paient le prix fort: «Faute de consensus, nous sommes sous-financés par l'Etat fédéral. On sacrifie Bruxelles et ses infrastructures», enrage Charles Picqué. A moins que, derrière les mots, certaines décisions ne soient déjà prises. «J'ai parfois l'impression que les leaders nationalistes flamands ont fait une croix sur Bruxelles juge un fonctionnaire bruxellois. Ils ne céderont donc rien jusqu'à l'éclatement du pays. Pour eux, la capitale fédérale doit être une peau de chagrin.»