Presque deux jours de négociation pour un désaccord et un échec de mauvais augure après le départ du Royaume-Uni: le premier sommet européen de l’après-Brexit a donné lieu à une âpre collision d’intérêts nationaux. Avec, au cœur du blocage, une demande de «rabais» qui permettent aux pays contributeurs nets (ceux qui donnent à l’Union plus qu’ils ne reçoivent) de payer moins qu’ils ne le devraient au regard du critère économique objectif qu’est le prélèvement d’environ 1% du revenu national pour alimenter le budget communautaire. L’Autriche, l’Allemagne, le Danemark, la Suède et les Pays-Bas ont d’emblée exigé de bénéficier de ce que le jargon bruxellois nomme «mécanismes de correction budgétaire». Et ce malgré le manque à gagner britannique à combler, d’environ 70 milliards d’euros, qui compliquait déjà la donne. 

Lire aussi: Entre l’UE et le Royaume-Uni, une alliance à réinventer  

Résultat: la perspective d’un nouveau sommet budgétaire dont la date n’a pas été fixée, et un sentiment de paralysie lié aux concessions demandées par chaque dirigeant pour repartir dans sa capitale avec une ou plusieurs «garanties». Les Pays-Bas, leaders du camp des Etats «économes» peu désireux d’augmenter le volume des dépenses totales pour la période 2021-2027 – le Conseil européen proposait un budget de 1087 milliards d’euros, soit 1,07 % du revenu national brut (RNB) des 27 –, réclamaient de pouvoir conserver une part plus importante des droits de douane qu’ils prélèvent dans leurs ports pour le compte de l’Union (25% au lieu de 15%).

Lire également l'opinion: L'UE restera un partenaire majeur et fiable

La France, à la fois désireuse que ce premier sommet post-Brexit ne se termine pas en pugilat comptable et bien décidée à ne rien perdre, demandait des garanties pour la politique agricole commune dont elle est la première bénéficiaire (environ 9 milliards d’euros par an)… à la veille du Salon de l’agriculture de Paris qui s’ouvre ce samedi. A l’opposé du spectre financier, puisqu’ils contribuent moins qu’ils ne reçoivent, les pays d’Europe centrale devraient, eux, repartir avec un maintien du niveau des fonds de cohésion (alloués aux régions), que la Commission a plusieurs fois envisagé de conditionner à leur respect de l’Etat de droit.

Un théâtre d’appétits 

Que l’UE peine à décider de ses futures ressources à l’unanimité n’est pas en soi une surprise. Tous les sept ans, la négociation budgétaire est, à Bruxelles, un théâtre d’appétits nationaux que pondère ensuite le Parlement européen, partisan, lui, d’une hausse de la contribution des pays membres à 1,3% du revenu des Etats membres. Plus préoccupante en revanche est, à ce stade, l’incapacité des 27 à «sanctuariser» des domaines clés, comme la recherche et l’exploration spatiale qui pourraient voir leurs crédits amputés de 2 milliards d’euros (de 94 milliards à 92). 

Lire encore l'opinion: Les relations Suisse-UE toujours otages du Brexit

Le tout, au risque de voir les demandes de «rabais» faire passer au second plan les grands chantiers de l’exécutif communautaire: numérique, lutte contre le réchauffement climatique, innovation… «Ce qui s’est passé est le résultat d’un débat démocratique, a plaidé la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Cohésion, agriculture, nouvelles priorités… tous ces dossiers exigent une détermination politique. Nous devons y parvenir. Nous sommes sur la bonne voie.»

L’autre question quasi enterrée est celle des nouvelles ressources propres de l’Union. Pour l’heure, trois sources alimentent le budget communautaire: les droits de douane (13% des recettes), un prélèvement sur la TVA collectée au niveau national (12%) et les contributions directes des Etats membres (75%). Or une seule ressource supplémentaire paraît acquise: la future taxe sur les emballages plastiques (environ 80 centimes d’euros par kilogramme de déchets plastiques non recyclés), dont le produit est estimé entre 6 et 7 milliards d’euros annuels. Sauf que plusieurs pays demandent à en être exemptés. «Nous sommes lucides sur la nature des contraintes», a conclu le président du Conseil européen, Charles Michel. Lucides, mais incapables de les surmonter. 

Lire enfin: Le plein accès suisse aux programmes de recherche de l’UE ne sera plus garanti