Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Le monde est entré dans une nouvelle ère de radicalité numérique qui chamboule tous les repères. Il est désormais question de contrôle du cyberespace, de cyberattaques et de cyberguerres.
© DR

20 ans

Du bug de l’an 2000 au risque de cyberguerre

Quand Le Temps a vu le jour, il était surtout question de virus informatique, voire du bug «Y2K». Vingt ans plus tard, les enjeux sont radicalement différents. Les Etats ont vu l’intérêt stratégique fondamental d’Internet

Cette année Le Temps fête ses 20 ans. Né le 18 mars 1998, il est issu de la fusion du Journal de Genève et Gazette de Lausanne et du Nouveau quotidien. Nous saisissons l’occasion de cet anniversaire pour revenir sur ces 20 années, et imaginer quelques grandes pistes pour les 20 suivantes.

A ce sujet:

En 1998, le monde était parcouru par la peur d’un bug informatique qui allait peut-être déclencher involontairement des lancements de missiles entre la Russie et les Etats-Unis, voire faire tomber des avions. Il n’en fut rien. Vingt ans plus tard, ces peurs semblent presque puériles. Le monde est entré dans une nouvelle ère de radicalité numérique qui chamboule tous les repères. Il est désormais question de contrôle du cyberespace, de cyberattaques et de cyberguerres. Bienvenue dans la géopolitique d’internet.

Création de l'Icann

Directeur de la Geneva Internet Platform, Jovan Kurbalija rend compte du chemin parcouru en deux décennies: «En 1998, Internet était encore un projet de nature avant tout académique. C’est cette année-là qu’a été établi l’Icann (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers), une organisation qui gère les noms de domaine au niveau mondial et qui veille à la sécurité et à la stabilité d’Internet.»

La création de l’Icann a été le point de départ d’une croissance d’Internet, qui s’est emballée. Au début des années 2000, Internet relève avant tout du secteur privé. Au Sommet mondial sur la société de l’information de 2003 à Genève et de 2005 à Tunis, les gouvernements commencent à s’y intéresser. Mais ils sont encore loin d’avoir tout compris.

«On n’imaginait pas à l’époque que les sociétés de la Silicon Valley seraient les entreprises les plus valorisées, ajoute Thomas Schneider, vice-directeur de l’Office fédéral de la communication (Ofcom). A travers elles, on a pu en prendre la mesure: Internet est une infrastructure clé qui confère du pouvoir.»

L'hégémonie des Gafam

Pour Solange Ghernaouti, directrice du Swiss Cybersecurity Advisory & Research Group de l’Université de Lausanne, il est clair que les Américains restent les acteurs hégémoniques avec les fameux Gafam (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft) et NATU (Netflix, Airbnb, Tesla, Uber). «Ces sociétés, au pouvoir qui semble sans limite, entendent imposer leur vision et modèle ultralibéral au reste du monde.» Les Américains, selon elle, ont compris tôt que pour «conquérir, défendre, dominer, il faut maîtriser l’énergie informationnelle, les voies de communication et les infrastructures numériques (câbles, satellites, serveurs, plateformes, données, big data, intelligence artificielle, moteurs de recherche, réseaux sociaux.»

Dans cette bataille du cyberespace, Solange Ghernaouti voit des poches de résistance. La Chine «a compris l’importance de la maîtrise d’Internet pour soutenir sa politique et contrôler. Ici, toutefois, il semble que ne soient pas bien saisies ni la valeur de la souveraineté numérique, ni la gravité de notre dépendance à des fournisseurs dont nos activités relèvent. Nous sommes dans un rapport de soumission et de consommation de services et de technologies développés et contrôlés majoritairement par les Gafam et NATU.»

Si jusqu’ici les Etats-Unis contrôlent une grande partie des câbles sous-marins responsables de plus de 90% du trafic Internet global, la pose à large échelle de câbles terrestres pourrait changer la donne. Elle réduirait les risques de disruption liés à la forte concentration du trafic en quelques endroits stratégiques. Aujourd’hui, 90% du trafic Internet entre l’Asie et l’Europe passent par l’Egypte et le canal de Suez, suivant les voies traditionnelles du trafic maritime. Avec son initiative One Belt One Road et sa Route de la soie digitale, la Chine pourrait transformer radicalement la géographie du trafic Internet entre les deux continents.

Réaction européenne

L’Union européenne n’entend pas non plus se laisser guider par ce qui se passe outre-Atlantique. Le 25 mai, elle mettra en œuvre le nouveau Règlement européen sur la protection des données (RGPD). Un big bang. «Pour une fois, relève Thomas Schneider, des sociétés américaines vont devoir appliquer le droit européen de façon extraterritoriale sans quoi elles s’exposent à de très fortes amendes.»

Dans le domaine du cyberespace, on se trouve dans une situation qui rappelle le contexte d’avant la Première Guerre mondiale et qui est extrêmement dangereuse.

Cameran Ashraf, professeur adjoint à l’Université d’Europe centrale à Budapest

Pour Jovan Kurbalija, trois questions centrales détermineront l’avenir d’Internet: le contrôle des câbles assurant le trafic en ligne, le contrôle des données, le commerce et la fiscalité. Il est désormais question de taxer les revenus publicitaires des géants d’Internet alors qu’ils avaient le champ libre jusqu’ici.

Professeur adjoint à l’Université d’Europe centrale à Budapest, Cameran Ashraf est l’auteur d’un doctorat sur la géopolitique de la censure sur Internet et la cyberguerre. Il le souligne: les Etats voient beaucoup les enjeux d’Internet dans une logique nationale, ils essaient de dupliquer sur Internet les frontières terrestres. Cameran Ashraf voit un réel danger dans cette vision très XIXe siècle: «En matière d’armes chimiques, biologiques, voire nucléaires, les Etats tendent à se parler, à communiquer. Dans le domaine du cyberespace, on se trouve dans une situation qui rappelle le contexte d’avant la Première Guerre mondiale et qui est extrêmement dangereuse. Les Etats sont repliés sur eux-mêmes. Ils ne dialoguent pas. C’est d’autant plus périlleux que les acteurs étatiques sont à même de manipuler les algorithmes.»

Risque de fragmentation

Le danger, complète Jovan Kurbalija, est aussi ailleurs: «Nous avons un système extraordinairement éclaté. Le risque de fragmentation d’Internet est considérable.» Face à cette réalité, nombre d’acteurs réclament une gouvernance plus solide. L’industrie elle-même, constate Thomas Schneider, veut davantage de clarté. «Les sociétés tech souhaitent de plus en plus un cadre clair pour pouvoir investir en toute sécurité et se protéger», explique le vice-directeur de l’Ofcom.

C’est dans ce cadre que s’inscrit la volonté de la Genève internationale de se profiler comme le lieu de la gouvernance mondiale d’Internet. Mais la professeure Solange Ghernaouti avertit: «Profiler Genève est bien entendu une très bonne idée qui a émergé bien avant la proposition du président de Microsoft, Brad Smith, de créer une Convention de Genève digitale. Il est tout de même ironique que ceux qui sont en partie à l’origine du problème prétendent nous montrer comment pouvoir l’atténuer. Il n’est pas acceptable que des sociétés privées se substituent aux rôles des Etats pour réguler Internet.»

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a