Bujumbura est en sursis. Les habitants ne ferment pas l'œil de la nuit. Les bruits des obus et des tirs résonnent encore dans toute la ville, toujours épiée par les rebelles. Un collier de collines ceinture Bujumbura, du nord au sud, en passant par l'est. C'est de derrière cette frontière naturelle qui sépare la ville de sa banlieue, Bujumbura rural, que les FNL (Forces nationales de libération), le seul groupe rebelle à ne pas avoir signé d'accord de paix, ont tiré leurs obus. Tous les quartiers périphériques de Bujumbura, assiégée pendant plus d'une semaine, ont été touchés par les attaques. Les rues portent les séquelles des combats, mais les habitants sont les plus marqués.

Dans le sud-ouest, à Kaniosha, à l'approche de quelques maisons, l'odeur est insoutenable. Les combats remontent à quelques jours, mais les habitants commencent à peine à revenir. Augustin, l'un des premiers à oser remettre les pieds dans le quartier, a eu la pénible tâche d'enterrer les cadavres. «Quand je suis revenu, l'odeur m'a conduit vers certaines maisons. Dans l'une d'entre elles, j'ai trouvé les cadavres d'une femme et de quatre enfants. Nous avons appelé les autorités pour enterrer les corps, mais je ne crois pas que nous en ayons terminé, cela sent encore très mauvais dans certains endroits.»

Augustin s'est battu avant de fuir ce quartier hutu la semaine dernière. Du côté des rebelles, hutus eux aussi, ou des militaires? Il préfère ne pas répondre. Mais le regard qu'il jette aux soldats qu'il croise sur la route en dit long. Et la méfiance est réciproque; l'armée, dominée par les Tutsis, assimile parfois les habitants des quartiers hutus aux rebelles. Certains ne cachent d'ailleurs pas leur sympathie pour les assaillants, qui auraient tenté de les protéger en les avertissant des attaques. Mais le retour dans ce quartier pauvre se passe dans des conditions très difficiles. Jeannine, enceinte de huit mois, dort à même le sol depuis son retour. «On m'a tout pris, on m'a tout volé.» Les rebelles, mais aussi les militaires, d'après cette jeune femme, se sont livrés à des pillages.

Des colonnes de militaires et de blindés traversent la ville. En gardant les collines en ligne de mire. Georges habite la dernière maison au sud de Bujumbura. La vue est plongeante sur le lac Tanganyika. Il est le premier à avoir vu les rebelles dévaler la colline pour venir à l'assaut de la capitale. Armé d'un fusil depuis qu'il a emménagé dans cette demeure dominant la ville, il a protégé les lieux pendant deux jours, attendant les renforts des militaires. Georges, Tutsi d'une soixantaine d'années, s'attend à de nouvelles attaques. Mais il n'envisage pas de quitter cet endroit. «Ici, c'est chez moi. Partir, cela voudrait dire laisser la place aux rebelles et il n'en est pas question. Je me battrai jusqu'à la mort s'il le faut», rage-t-il en montrant les innombrables douilles qui gisent sur le carrelage de son salon et les impacts de balles dans les chambres.

Population traumatisée

La plupart des hommes de ce quartier tutsi, au pied des collines du sud de la capitale, se sont battus aux côtés des militaires. Depuis les attaques des dernières années, cette collaboration est devenue une habitude. Mais l'assaut n'avait jamais été aussi long. Ni la pénétration des rebelles aussi profonde dans la capitale, jusqu'au quartier huppé de Gatoke, où se trouvent les résidences des ambassadeurs et des expatriés. Et celle du vice-président.

La population reste traumatisée par les combats, qui ont eu lieu dans les jardins de ces luxueuses demeures, et par les images des cadavres des rebelles. Une quinzaine d'enfants-soldats, dont certains devaient avoir 10 ans à peine, envoyés en première ligne par les rebelles. «Je ne sais pas si je pourrais revenir dormir ici un jour, je les ai vus ramper dans le jardin, comme dans les films d'action, mais les coups de feu étaient bien réels», explique un employé des Nations unies sur le point de quitter la région.

Personne ne semble en mesure de dire si les rebelles ont encore les moyens de frapper au cœur de la capitale dans les prochains jours. Mais la population a peur. En l'absence du président hutu Domitien Ndayizeye, qui a succédé le 30 avril dernier au Tutsi Pierre Buyoya conformément aux accords d'Arusha, c'est le vice-président tutsi, Alphonse Kadege, qui gère la crise avec le président de l'assemblée. Il revient dans les quartiers périphériques les plus exposés aux attaques venant des collines. Ni tambour ni musicien comme c'est d'ordinaire le cas lors des déplacements des hauts responsables burundais. Un discours sobre et dur invitant la population à ne pas se laisser berner par le discours des rebelles. «Demander des négociations directes avec les Tutsis n'est qu'un prétexte, les FNL ont fait le choix de la guerre totale. Ils envoient des enfants à la mort en disant qu'ils sont là pour venger leurs pères. Leur objectif est de faire tomber le gouvernement», déclare Kadege à la foule réunie dans le petit séminaire de Musaga.

Au pied des collines qui la ceinturent, la ville assiégée est gardée par des militaires venus de l'intérieur du pays. Mais, dans un terrain aussi complexe, les rebelles, qui surplombent Bujumbura, ont l'avantage.