Présidentielle

En Bulgarie, Boïko Borissov face au désaveu populaire

Le premier ministre s’était engagé à démissionner en cas de victoire de l’opposition au scrutin présidentiel. Or, le candidat du Parti socialiste, le général Roumen Radev, l’a emporté, avec près de 60% des voix face à la représentante de la droite

Que cela soit en sport ou en politique, le premier ministre bulgare n’aime pas perdre. Et lorsqu’il parle de ses opposants politiques, cet ancien karatéka de haut niveau use d’un vocabulaire qui ne détonnerait pas sous les douches des vestiaires: le plus souvent ils sont «battus à plate couture» quand ils n’ont pas pris une «raclée».

Une chute brutale et rapide

Mais cette fois-ci, c’est bien Tsetska Tsatcheva, la candidate de Boïko Borissov, qui vient de subir une cuisante défaite au deuxième tour de l’élection présidentielle, dimanche, face au général d’aviation Roumen Radev, soutenu par le Parti socialiste (ex-communiste). Ce dernier l’emporte avec un peu moins de 60% des voix contre 35% (quelque 6% des électeurs ont voté contre les deux candidats), selon les premières estimations.

Un désaveu cinglant pour la droite bulgare et le parti de Boïko Borissov, les Citoyens pour un développement européen de la Bulgarie (Gerb). Le matin même, le premier ministre avait fait appel à «l’instinct d’autoconservation des Bulgares», soulignant une fois de plus que son gouvernement était le seul à garantir la «stabilité» et la «prospérité économique» de ce pays, connu comme le plus pauvre de l’Union européenne. Mais, pour la première fois, l’homme fort de Sofia célèbre pour sa proximité avec le «petit peuple», n’a pas été entendu. Sa chute sera aussi brutale que rapide: Boïko Borissov s’est engagé à présenter la démission de son gouvernement «dès lundi» en cas de perte de «sa» candidate. Une «question de dignité et de morale», selon lui.

Promesse non tenue

Comment en est-on arrivé là? Pour la droite bulgare, le cauchemar a commencé au soir du premier tour, le 6 novembre, lorsque le candidat socialiste est arrivé en tête. Quelques jours auparavant, le premier ministre avait – déjà – menacé de démissionner face à un tel scénario. Une promesse sur laquelle il est revenu pour ne «pas plonger le pays dans le chaos entre les deux tours». Sa réputation «d’homme de parole» en est ressortie passablement écornée.

Mais pour les observateurs, le fait d’avoir transformé ce scrutin en vote de confiance pour son gouvernement était déjà sa première et principale erreur. Une décision d’autant plus étonnante que, dans la République parlementaire qu’est la Bulgarie, le président a des fonctions largement honorifiques. Celui qui gouverne est bien le premier ministre et, jusqu’en 2018, ce dernier devait être Boïko Borissov. Quelle mouche l’a piqué pour jouer ainsi sa survie politique?

Une candidate manquant de charisme

Ses détracteurs mettent en cause son ego surdimensionné, une trop grande assurance, voire son arrogance. Sa stratégie du «tout ou rien». Et puis, il y a le choix de la candidate, une décision que le premier ministre a beaucoup tardé à prendre et qui en a surpris plus d’un. Présidente du parlement, Tsetska Tsatcheva est certainement un cadre efficace du Gerb et une inconditionnelle de son mentor politique, Boïko Borissov.

Mais cette femme, qui se présente comme une «simple mère bulgare», a manqué cruellement de charisme et n’a jamais pris son envol face au général Radev qui n’a cessé de marquer des points, avec méthode et un calme olympien, contre le «système Gerb». Outre les soutiens traditionnels de la gauche – essentiellement issus du DPS, le parti des musulmans du pays – ce dernier a ainsi pu bénéficier du vote de tous les déçus du gouvernement, notamment les nationalistes.

L’influence des élections américaines

«Oui, j’ai fait l’erreur de ne pas avoir joué la carte populiste, j’ai présenté un candidat compétent mais pas médiatique», s’est justifié Boïko Borissov entre les deux tours, dans un de ces vrais-faux mea culpa dont il a le secret. A sa décharge, il y a eu un autre événement, de portée planétaire, qui est intervenu entre-temps. L’élection de Donald Trump à la présidence des Etats-Unis, qui a, par un curieux effet domino, donné des ailes au candidat du PS bulgare, connu pour ses bons liens avec Moscou.

Roumen Radev s’était ainsi distingué pendant la campagne en appelant à la levée des sanctions contre la Russie. Il a aussi souligné qu’il faut «accepter la réalité» d’une Crimée définitivement passée dans le giron du Kremlin, s’attirant de vives critiques du camp pro-européen. Aujourd’hui, ses partisans rappellent que sa lecture de la crise ukrainienne coïncide parfaitement avec celle du nouveau président américain. En clair, le «général rouge» aurait désormais autant de légitimité que la droite pro-Occidentale.

Une impression de déjà-vu

Toujours est-il que le nouveau président bulgare n’aura pas la tâche facile. Avec un gouvernement démissionnaire, des élections législatives anticipées en perspective, le pays est de nouveau sur la brèche. Et il appartiendra alors à Roumen Radev de jouer les garants de la légalité démocratique – une fonction que son prédécesseur, le très pro-européen Rossen Plevneliev, avait embrassée à bras-le-corps. Car toute cette histoire a aussi une amère impression de déjà-vu pour les Bulgares: déjà en 2013, ils avaient vécu une longue et douloureuse période d’instabilité politique, marquée par des manifestations quotidiennes et une série d’immolations de désespérés qui a marqué tous les esprits.

Une crise provoquée là aussi par la décision quelque peu intempestive de Boïko Borissov de «jeter sa démission». Revenu en sauveur en 2014, le premier ministre n’a depuis cessé de marteler que sans lui le pays courait à sa perte. Aujourd’hui, les Bulgares en ont décidé autrement. Du moins jusqu’au prochain scrutin.

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