Nations unies

La Bulgarie a désormais deux candidates pour la succession de Ban Ki-moon

Déjà dans la course avec Irina Bokova, directrice de l’Unesco, Sofia vient de la désavouer au profit de la commissaire européenne Kristalina Georgieva. Un choix qui se veut pragmatique mais qui est aussi très géopolitique

Une femme et, si possible, d’Europe de l’Est: tel était le profil recherché pour le prochain poste de secrétaire général de l’ONU. En formulant ce vœu, les défenseurs de la parité – sexuelle comme géographique – ne pouvaient pas imaginer le psychodrame politique qu’ils allaient provoquer dans un pays comme la Bulgarie.

Peuplé de quelque 7 millions d’habitants, cet Etat membre de l’Union européenne depuis 2007 se retrouve depuis le 28 septembre dans la situation paradoxale de présenter deux candidates pour la succession de Ban Ki-moon. Sérieuses, de surcroît. La patronne de l’Unesco, Irina Bokova qui fait campagne depuis bientôt deux ans et qui semble bénéficier des sympathies de la Russie, de la Chine et d’une bonne partie de l’Amérique latine. Et depuis mercredi, Kristalina Georgieva, vice-présidente de la Commission européenne qui, elle, bénéficie du soutien enthousiaste de la «Vieille Europe» – notamment de l’Allemagne.

Sur papier, ces deux femmes, âgées respectivement de 64 et 63 ans, ont donc le profil idéal. Sauf qu’elles sont toutes les deux Bulgares et que leurs propres compatriotes sont farouchement divisés à leur égard.

Ainsi, après avoir soutenu bon gré mal gré la candidature d’Irina Bokova, nominée par ses prédécesseurs socialistes, le gouvernement de centre droit de Boïko Borissov vient de la désavouer au profit de Kristalina Georgieva. Le premier ministre a justifié ce choix par les résultats du dernier scrutin indicatif où la directrice générale de l’Unesco n’est arrivée que sixième sur les neuf candidats. Irina Bokova a été invitée à «prendre ses responsabilités» par le ministre des Affaires étrangères, Daniel Mitov. L’intéressée lui a répondu qu’elle ne voyait aucune raison de se retirer de la course, dénonçant au passage une «campagne hystérique de dénigrement et de calomnies dans son propre pays».

Visiblement préparée à ce revirement, sa rivale Kristalina Georgieva a réagi en publiant un clip vidéo dans lequel elle explique combien elle est honorée par cette nomination. Elle reconnaît qu’elle a néanmoins un problème: il lui reste une semaine pour accomplir ce que les autres candidats ont fait en un an.

C’est un problème aussi pour le président du Portugal Marcelo Rebelo de Sousa qui voit, lui, les choses sous un autre angle: «C’est un peu comme si on assistait à un marathon et que, tout d’un coup, un concurrent entrait en lice à 100 mètres de la ligne d’arrivée pour remporter la course», s’est-il étonné. Explication: parmi les candidats figure, et en bonne place, l’ancien premier ministre portugais Antonio Guterres.

«Trahison»

Les réactions les plus indignées sont néanmoins venues de Sofia et, plus précisément, du camp politique dont est issue Irina Bokova, à savoir les socialistes qui, en Bulgarie, sont les héritiers directs de l’ancien parti unique (communiste) de Todor Jivkov. Jeudi, le mot de «trahison» s’étalait sur l’ensemble de la une du quotidien Douma, proche du PS. La candidature bulgare est-elle tombée dans le piège de la scène politique locale?

Le parcours d’Irina Bokova, fille du rédacteur en chef de la Pravda bulgare et diplomate à New York dans les années 1970, illustre pour beaucoup de Bulgares la capacité d’adaptation de l’ancienne nomenklatura. Le soutien à la commissaire européenne Kristalina Georgieva est ainsi pour eux «un choix de civilisation». «Une façon de rompre avec les dépendances du passé», ajoute le fondateur du site d’investigation Bivol Atanas Tchobanov, qui a pris un malin plaisir à publier la valeur des différentes propriétés de la famille Bokov à Paris, New York et Londres.

«C’est aussi un choix pragmatique. C’est la seule qui peut l’emporter», confie un diplomate bulgare qui rappelle que le passé d’Irina Bokova ainsi que sa gestion de l’Unesco lui vaudront certainement un veto des Etats-Unis et du Royaume-Uni. Mais il ne dit pas comment la commissaire européenne fera pour convaincre les Russes à voter pour elle alors que son ancien employeur a imposé des sanctions à Moscou après l’annexion de la Crimée.

Le 5 octobre prochain, la compétition pour la succession de Ban Ki-moon rentrera dans une nouvelle phase lors de laquelle les membres permanents du Conseil de sécurité (Russie, Chine, France, Etats-Unis, Royaume-Uni) pourront éliminer des candidats en usant leur droit de veto. Devenus désormais experts de l’ONU, les Bulgares pensaient que leur double candidature était inédite dans l’histoire de l’organisation avant de découvrir qu’en 1991 la Norvège avait également présenté deux prétendants. Les deux ont fait chou blanc.

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