Balkans

La Bulgarie à la présidence de l’Union européenne

A partir du 1er janvier, la Bulgarie prend pour six mois la présidence tournante de l’Union européenne. Dix ans après son adhésion, c’est un défi que les habitants du pays le plus pauvre de l’UE accueillent avec des sentiments mitigés

Assis autour d’une grande table ovale, une trentaine de jeunes écoutent religieusement les paroles d’Evguenia Koldanova, venue leur expliquer leur mission de bénévoles auprès de la présidence bulgare de l’Union européenne. Son exposé est régulièrement interrompu par le vacarme des travaux. Les murs vibrent, les fenêtres tremblent et cette fonctionnaire expérimentée – elle a été tour à tour chef de cabinet et vice-ministre des Affaires étrangères – ne peut s’empêcher de jeter des coups d’œil inquiets vers le plafond.

22 000 personnes à loger

En cette fin décembre, on compte désormais non plus en jours mais en heures ce moment attendu à la fois avec ferveur et appréhension: à partir du 1er janvier, la Bulgarie prend la présidence tournante de l’Union européenne. Nous sommes au Palais national de la culture (NDK) de Sofia, ce gigantesque octogone en marbre hérité de l’époque communiste, qui a été choisi pour accueillir pendant les six mois à venir le dispositif bulgare d’accueil et d’organisation. «N’oubliez pas que vous serez les premiers visages que verront nos hôtes. Et l’impression qu’ils auront de notre pays dépendra de vous, car la première est souvent la dernière», poursuit Evguenia Koldanova.

La capitale bulgare accueillera dès le 18 janvier de nombreuses délégations: des commissaires, des ministres, divers fonctionnaires et des escouades de journalistes. En tout quelque 22 000 personnes, qu’il faudra loger, nourrir et accompagner. De quoi donner des sueurs froides aux organisateurs. Ces jeunes se sont proposés pour leur prêter main-forte, en tant que traducteurs, agents d’accueil, estafettes… Le poids de cette responsabilité se lit déjà sur leurs visages, sérieux et tendus. Pour Evguenia Koldanova, leur présence est certainement le meilleur indicateur de la ferveur européenne des Bulgares: pour les 176 places disponibles, ils étaient plus du double à postuler, et cela dans un pays qui reste le plus pauvre de l’UE: «Le bénévolat n’est pas vraiment populaire chez nous», reconnaît-elle.

Rendez-vous avec l'histoire

La plupart sont des étudiants en langues, administration et sciences politiques. Mais les organisateurs ont également reçu les CV de nombreux quadras, informaticiens ou salariés de start-up, leur proposant leurs services. Gratuitement. «Cela montre bien que nous avons rendez-vous avec l’histoire», dit fièrement Lydia, étudiante en troisième année à l’Université de Sofia. A 21 ans, elle est à l’image de cette Bulgarie pro-européenne qui veut bien faire, montrer qu’elle est digne d’en porter les couleurs et les valeurs. «Je n’ai rien connu du communisme, ça, c’était l’affaire de mes parents et grands-parents», poursuit-elle. En revanche, elle se souvient du 1er janvier 2007, date de l’adhésion à l’UE, lorsque son papy l’a félicitée au téléphone avec ces mots: «L’avenir est à toi, ma petite.» Aujourd’hui, cet avenir est là, et pour tous ces «enfants de la transition» il ne peut être qu’européen.

Dans les couloirs sombres de cet ancien palais totalitaire, leurs paroles sonnent comme une douce revanche du destin. Ce lieu construit en 1981 pour célébrer les 1300 ans de la naissance du premier Etat bulgare provoque toujours des sentiments mitigés chez les Sofiotes. Pour la majorité d’entre eux, cet édifice reste l’une des nombreuses lubies de Lioudmila, la fille du dictateur Todor Jivkov, prise d’une soudaine folie des grandeurs. Le politologue Evgueni Daïnov, enfant à cette époque, le décrit comme une «gigantesque tarentule surgie des profondeurs de la terre» qui s’apprête à avaler la ville. Et il ne comprend pas que les dirigeants bulgares aient pu choisir ce lieu, «damné» selon lui, pour symbole de leur présidence de l’UE. La gêne des bénévoles est, d’ailleurs, perceptible: comment présenter le NDK aux étrangers? Les organisateurs, eux, insistent sur ses impressionnantes caractéristiques techniques (haut de huit étages, le NDK occupe 18 300 km²), précisant que sur la question de la mémoire du communisme «chacun est en droit de penser ce qu’il veut».

Un mélange chaotique

Toutefois, le NDK n’est pas seulement le symbole d’un passé difficile mais aussi celui des errements du présent. De la corruption, par exemple. Il y a quelques mois, son administrateur a dû quitter son poste après avoir été accusé de malversations. Ensuite, les autorités se sont lancées dans de longs et coûteux travaux, créant une sorte d’îlot de modernité au milieu de cette masse de granit et de marbre. Comme pour donner l’illusion que «le NDK n’existe pas», estime le jeune architecte Svetlin Peev, membre d’un collectif qui milite pour la sauvegarde de la mémoire architecturale de la ville. «Ils ont mélangé du neuf avec du vieux, sans aucun égard pour l’esthétique de l’ensemble», estime-t-il.

Fin décembre, la fille du célèbre peintre bulgare Ioan Leviev a découvert avec effroi qu’un écran de projection a été fiché en plein milieu d’une des grandes fresques murales de son père au NDK. Après un début de scandale sur les réseaux sociaux, l’écran a été démonté à la hâte. «Ils ont tellement peur de faire des bourdes qu’ils en font plein», rit Svetlin Peev. Un oiseau de mauvaise augure, décidément.

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