Presse

La Bulgarie s’émeut du meurtre d’une jeune journaliste

Viktoria Marinova, présentatrice d’une chaîne locale à Roussé, dans le nord du pays, a été retrouvée sauvagement assassinée et probablement violée samedi dernier. Les autorités locales penchent déjà pour le meurtre crapuleux

Elle était belle, aimait se prendre en photo avec ou sans ses lunettes à large monture, toujours rayonnante, changeant de coiffure et de vêtements au gré des émissions. Elle avait 30 ans, était séparée de son compagnon, fondateur de la chaîne de télévision qui l’employait, et s’occupait d’une petite fille de 7 ans. Est-ce sa passion pour la course à pied qui a causé sa perte? Ou bien son intérêt récent pour les grandes affaires de corruption qui secouent régulièrement son pays, la Bulgarie?

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Le meurtre de Viktoria Marinova, survenu vraisemblablement samedi 6 octobre alors que la jeune femme faisait son jogging matinal sur les bords du Danube, à Roussé, dans le nord du pays, n’en finit pas de faire des vagues, remontant en quelques jours au plus haut sommet de l’Etat bulgare et suscitant des réactions en cascade à l’étranger. A cause de son caractère atroce tout d’abord, avec une profusion de détails difficilement supportables.

A peine reconnaissable à cause des coups qui lui ont été portés, le corps de Viktoria Marinova a été retrouvé dans les buissons par un passant. Ses affaires étaient éparpillées tout autour: un chouchou, une basket rose… D’autres manquaient à l’appel, comme son téléphone, ses clefs de voiture, ses lunettes emblématiques ou certains de ses vêtements, visiblement emportées par son agresseur. «En vingt ans de carrière, je n’avais pas vu de meurtre aussi bestial», assure un enquêteur local. «Des faits d’une brutalité et d’une cruauté inouïe», enchérit le procureur général Sotir Tsatsarov. Selon le ministre de l’Intérieur Mladen Marinov, la jeune femme avait été violée avant d’être assassinée.

Le mobile en question

Même si les autorités bulgares affirment depuis le début que «toutes les pistes sont à l’étude», certains responsables de la justice et de la police – à commencer par ce même ministre – semblent déjà pencher pour un crime crapuleux, impliquant un déséquilibré ou un prédateur sexuel. Le chef de la brigade criminelle de Roussé, le commissaire Nikolaï Kojoukharov, a même précisé que la version liée à ses activités professionnelles ne va «certainement par tenir la route dans une phase ultérieure de l’enquête».

Pour toutes les organisations internationales de défense de la liberté de la presse, c’est pourtant bien «une journaliste d’investigation» qui a été assassinée en Bulgarie, comme l’écrit sur Twitter le représentant pour la liberté des médias à l’OSCE, Harlem Désir. Une de plus en moins d’un an sur le sol de l’Union européenne, après Daphne Galizia à Malte, le 16 octobre 2017, et Jan Kuciak en Slovaquie le 21 février 2018, enchérit Reporters sans frontières (RSF) dans un communiqué.

Une dernière émission sur un sujet sensible

Membre du conseil d’administration de la chaîne de télévision locale TVN et présentatrice de l’émission Detektor, Viktoria Marinova avait effectivement consacré sa dernière édition, le 30 septembre, à l’affaire dite «GPGate», du nom de l’entreprise de construction GP Group en Bulgarie, une vaste fraude présumée aux subventions européennes qui impliquerait des hommes d’affaires et des élus locaux, révélée par le site d’investigation Bivol. A cette occasion, son équipe avait interviewé Dimitar Stoyanov de Bivol et le Roumain Attila Biro de l’Organized Crime and Corruption Reporting Project (OCCRP) qui ont raconté leurs péripéties pendant l’enquête. «Elle était l’une des rares à s’en faire l’écho dans le pays», rappelle depuis Paris le fondateur du site Bivol Atanas Tchobanov qui, lui, estime que cette version «devrait être prioritaire» dans l’enquête.

Les médias locaux sont, eux, beaucoup plus perplexes sur cet aspect des choses, certains, comme le quotidien populaire 24 Tchassa, affirmant même, sources familiales et professionnelles à l’appui, que la victime n’avait jamais pratiqué ce genre de journalisme. Très prudente, la branche bulgare de l’Association des journalistes européens (AEJ) a appelé les autorités à «n’exclure prématurément aucune version sur cet assassinat, y compris celle liée aux activités professionnelles de la victime». «Dans le même temps, avant de disposer de faits concrets et avérés, il est inadmissible de spéculer si cet incident est lié à l’état de la liberté de la presse en Bulgarie», précise néanmoins l’association.

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