Une participation record. Des règles électorales qui diffèrent d’un Etat de l’Union à l’autre. Des tribunaux encombrés de plaintes déposées en grande majorité par les républicains. Une proclamation du candidat élu qui aura attendu quatre jours. Le scrutin du 3 novembre et son déroulement sont riches d’enseignements sur la démocratie américaine. Explications.

Des électeurs américains très mobilisés

Le scrutin du 3 novembre est tout sauf une occasion démocratique ratée. Contrairement à l’impression d’un déroulement puis d’un dépouillement chaotiques, les chiffres ont parlé: le taux de participation de 66,4% (dernière estimation, alors que les ultimes comptages des votes par correspondance se poursuivent dans une dizaine d’Etats) est le plus élevé de l’histoire des Etats-Unis où, selon l’organisation indépendante Elect Project, 239 247 182 d’Américains étaient éligibles pour voter, soit 9 millions de plus qu’en 2016 (230 931 921).

Au total, environ 161 millions d’électeurs ont voté la semaine dernière pour leurs président et vice-président, mais aussi souvent pour leurs élus au Congrès, leurs représentants aux législatures locales, voire d’autres positions (Sheriff, juges, etc.). A titre de comparaison, 61,6% des électeurs s’étaient déplacés en 2008 lors de l’élection de Barack Obama, et seulement 54,2% l’avaient fait en 2000 lors de l’élection – arbitrée au final par la Cour suprême – de George W. Bush face à Al Gore.

Ce record de participation doit aussi être rapproché du déroulement du scrutin le jour du vote. Dans un article très documenté paru dimanche 8 novembre, le New York Times (connu pour son opposition à Donald Trump) confirme que les opérations de vote, à l’échelle du pays, se sont «extraordinairement bien déroulées». «Malgré les avertissements sur de possibles violences, les menaces d’interférences étrangères, la désinformation massive, la stratégie de défiance du président Trump et la pandémie qui a imposé de déménager des milliers de bureaux de vote, la machine démocratique américaine s’est adapté et a tenu bon» juge le quotidien.

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Un labyrinthe de règles électorales

Il est impossible de comprendre la lenteur du dépouillement des suffrages, mais aussi les annonces de nombreuses poursuites judiciaires dans tel ou tel Etat sans répéter que ces derniers sont souverains pour l’organisation des scrutins. «La meilleure comparaison à faire est celle avec l’Union européenne, juge Ed Barnes, un ancien journaliste de Fox News, observateur du scrutin en Pennsylvanie, l’un des Etats dont les résultats sont les plus contestés par le camp Trump.

Entre l’Utah et, disons, New York, il y a un gouffre similaire à celui qui existe entre la France et la Belgique ou la Suisse.» Une comparaison exagérée car, contrairement à ce qui se passe en Europe, le scrutin a lieu le même jour dans tout le pays, et l’éligibilité des électeurs est régie par les mêmes lois fédérales. N’empêche: la question cruciale dans cette élection des votes par correspondance (mail-in vote) est incompréhensible si l’on ne sait pas que tous les Etats ne les autorisent pas, et que tous ne permettent pas aux bulletins expédiés par la poste d’arriver et d’être comptés après le jour du scrutin, comme en Pennsylvanie et dans 14 autres Etats.

Idem pour les votes anticipés qui ont permis à environ 30 millions d’électeurs de se rendre physiquement aux urnes avant le 3 novembre. Il était, par exemple, permis au Texas pendant dix jours (du 20 au 31 octobre) alors qu’il n’existe pas en Pennsylvanie où la seule manière de voter est soit de se déplacer le jour du scrutin, soit de voter par correspondance, soit de donner une procuration.

L’uniformisation indispensable des règles de vote par correspondance

C’est le grand enseignement de ce vote. Il devra être rapidement tiré, sans doute d’ici à la prochaine élection présidentielle de novembre 2024: l’afflux massif de votes par correspondance (64 millions), largement explicable par la pandémie de Covid 19, n’est plus gérable avec les règles en vigueur aujourd’hui. Certes, les Etats qui en ont reçu le plus, comme la Floride ou la Pennsylvanie, avaient mis en place un système strict d’identification des électeurs, avec des codes-barres sur des bulletins, le principe d’une seconde enveloppe scellée, etc.

Mais trop de problèmes logistiques sont intervenus avec la poste américaine (US Postal Service, dont le directeur est un homme d’affaires, donateur pour la campagne de Donald Trump, nommé par celui-ci en juin), et trop de poursuites visent les bulletins reçus après le scrutin, pour que ce système soit tenable. Le tabloïd New York Post, favorable à Donald Trump, a publié au début octobre une série d'allégations sur l'envoi de bulletins à de mauvaises adresses, avec des noms mal orthographiés, etc.....ainsi que le témoignage anonyme d'un ancien responsable démocrate affirmant qu'il est facile de manipuler ces bulletins. Le site ultra-conservateur Breitbart, fondé par Steve Bannon, l'ancien conseiller de Trump a aussi publié plusieurs articles sur le sujet. Soit. Mais dans la foulée, et compte tenu des risques sans cesse évoqués par le président sortant, le parti républicain a considérablement accru la surveillance des flux postaux et des registres électoraux. Il est donc faux d'écrire que ces votes  par correspondance n'ont pas été surveillés de prés. Reste le choix de cette méthode. Elle peut être discutée. Elle est utilisée en Suisse. A l'inverse, un pays comme la France, qui élit également son chef de l’Etat au suffrage universel direct, interdit depuis 1975 le vote par correspondance en raison de ce type de difficultés.

Sans surprise, les grandes firmes numériques (honnies par Donald Trump qui les accuse d’avoir volé son élection en finançant son adversaire) affirment que les Etats-Unis pourraient passer au vote électronique sécurisé. A voir… Impossible, en tout cas, de continuer avec un système où certains Etats (comme la Californie ou l’Alaska) acceptent de recevoir jusqu’au 20 novembre les bulletins postés au plus tard le 3 novembre.

Un vote et un dépouillement sous haute surveillance, mais souvent artisanal

Les Etats-Unis offrent de saisissants contrastes électoraux. La démocratie américaine, encore une fois, a bien fonctionné le 3 novembre. Elle a été au rendez-vous. Mais dans de nombreux Etats, les méthodes de dépouillement restent artisanales, les machines à voter (par pointage des bulletins) ont parfois été défectueuses. Un exemple prouve combien cela peut changer de manière positive: la Floride (remportée par Donald Trump) où la polémique de l’an 2000 et du duel Bush-Gore a conduit les autorités à acquérir des scanners haute performance pour lire les bulletins, vérifier l’identité des électeurs, etc.

Dans certains bureaux de vote, en Géorgie, les scrutateurs devaient scanner un par un les cartes des lecteurs, comme dans un supermarché, et leurs machines sont tombées en panne, provoquant une énorme file d’attente. Le pays de la «Silicon Valley» a impérativement besoin d’une modernisation et d’une uniformisation électorales pour éviter la profusion des plaintes, qui sont aussi la leçon de ce scrutin. Par peur d’être assignées devant les tribunaux, les commissions électorales ont parfois camouflé les fenêtres des bureaux de vote pour empêcher les images des scrutateurs, exigé le dépôt des téléphones portables à l’entrée de ceux-ci, tenu les observateurs des partis à distance… La judiciarisation de la politique, sport favori de Donald Trump, mine la santé démocratique de l’Amérique.

La certification des résultats, l’autre casse-tête

Le rassemblement et la compilation des résultats des urnes (et des bulletins), le canvassing, doivent être achevés dans des délais qui peuvent varier de la semaine suivant le jour des élections – comme dans le Connecticut et l’Alabama – à un mois au plus tard après le jour des élections, comme en Californie. La fenêtre de tir pour les poursuites juridiques du camp Trump dépend donc de ces délais. Mais attention: la finalisation du canvassing n’engendre pas la confirmation et la certification immédiates des résultats. Il faut d’abord savoir si certains Etats procèdent à un recomptage des voix (la Géorgie devrait le faire compte tenu de la marge étroite (10 000 voix) à l’avantage de Joe Biden).

Il faut ensuite que les résultats soient examinés et vérifiés à deux reprises pour s’assurer de leur exactitude. Ceux-ci doivent être certifiés par le directeur des élections ou par le ministre de l’Intérieur de chaque Etat avant d’être envoyés à Washington. La Commission fédérale des élections (Federal Election Commission) publie alors un rapport de confirmation des résultats au niveau national, avant la date du vote effectif du collège électoral (les 538 grands électeurs) prévue le 14 décembre 2020. Il faut se souvenir qu’en 2000 la Cour suprême avait interrompu le recomptage en Floride le 12 décembre, donnant in extremis la victoire à George W. Bush avec 537 voix d’avance dans cet Etat.

La Cour suprême n’intervient pas dans la certification des résultats de l’élection présidentielle, mais son président (actuellement le juge conservateur John Roberts) dirige la cérémonie d’investiture du nouveau chef de l’Etat (oath of office). La date, pour le président élu le 3 novembre, est fixée au 20 janvier 2021.

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