Le procès des assassins présumés de Thomas Sankara et de douze de ses compagnons lors d’un coup d’Etat en 1987, a été reporté lundi jusqu’au «rétablissement de la Constitution», supendue par un putsch il y a une semaine, a décidé le tribunal militaire de Ouagadougou. «Le tribunal a examiné les différents arguments» et «décidé de suspendre l’audience pour une bonne administration de la justice. Il invite les parties à rester à l’écoute pour la reprise qui se fera après le rétablissement de la constitution», a déclaré le président de la juridiction militaire, Urbain Meda.

Dès l’ouverture de la séance de reprise du procès qui avait été interrompu par le coup d’Etat du 24 janvier, les avocats de la partie civile avaient demandé sa suspension en attendant «la normalisation juridique» de la part des nouveaux dirigeants du pays. «La partie civile estime qu’un procès doit se tenir dans un délai raisonnable, mais nous ne voulons pas d’un procès» qui soit entaché «d’irrégularités», a déclaré Prosper Farama, avocat de la famille Sankara.

Au nom du peuple ou de la constitution?

En prenant le pouvoir le 24 janvier, les putschistes ont annoncé la suspension de la Constitution, mais affirmé qu’ils garantiraient «l’indépendance de la justice». Dans sa seule prise de parole publique jeudi soir à la télévision nationale, le président de la junte, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba s’était engagé au «retour à une vie constitutionnelle normale», «lorsque les conditions seront réunies», sans préciser de durée.

«Est-ce que cette juridiction, dont l’indépendance est garantie par la constitution, peut tenir son audience alors que la constitution qui garantit cette indépendance est suspendue? », s’est interrogé Me Farama. Un avocat de la défense, Mamadou Sombie, avait estimé lui que «la justice n’est pas rendue au nom de la constitution, mais au nom du peuple burkinabé». Le procès qui a débuté en octobre 2021, a été interrompu le jour du putsch alors qu’il devait entrer dans la phase des réquisitoires et des plaidoiries.

Douze des quatorze accusés, dont le général Gilbert Diendéré, 61 ans, un des principaux chefs de l’armée lors du putsch de 1987, étaient présents à ce procès. Le principal accusé, l’ancien président Blaise Compaoré, porté au pouvoir par ce putsch et ami proche de Sankara – leader progressiste et icône panafricaine – était absent, ses avocats ayant dénoncé «un simulacre de procès» devant «un tribunal d’exception». Soupçonné d’avoir été le commanditaire de l’assassinat de Sankara, ce qu’il a toujours nié, il a été chassé du pouvoir en 2014 par la rue et vit depuis en Côte d’Ivoire.

Autre grand absent, l’adjudant-chef Hyacinthe Kafando, ancien commandant de la garde de Compaoré, en fuite depuis 2016 et qui est soupçonné d’avoir mené le commando ayant assassiné Thomas Sankara et ses compagnons. L’écrasante majorité des accusés présents ont plaidé non coupable, notamment de «complicité d’assassinat», dont le général Diendéré, qui purge déjà une peine de 20 ans de prison pour une tentative de coup d’Etat en 2015.

Suspension de la Cédea et de l’Union africaine

Une délégation conjointe de la Communauté des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) et de l’ONU, s’entretient lundi à Ouagadougou avec les membres de la junte qui ont pris le pouvoir il y a une semaine, alors que Burkina Faso vient d’être suspendu de l’Union africaine (UA). La délégation conjointe est arrivée au Palais présidentiel à 13h (14h en Suisse), a constaté un journaliste de l’AFP. Elle est conduite par Shirley Ayorkor Botchway, ministre ghanéenne des Affaires étrangères, et par le représentant spécial de l’ONU pour l’Afrique de l’Ouest et le Sahel (Unowas), le Tchadien Annadif Mahamat Saleh.

Après sa suspension vendredi des instances de la Cédeao, le Burkina Faso l’a été lundi de celles de l’UA «jusqu’au rétablissement effectif de l’ordre constitutionnel dans le pays», comme le Mali et la Guinée voisins, où des militaires ont également pris le pouvoir. Samedi, la Cédéao avait déjà envoyé une délégation de plusieurs chefs des armées de la région pour rencontrer le chef de la junte, le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba.

Après un «bref entretien», le Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR, junte) avait «réaffirmé son engagement vis-à-vis des organisations sous-régionales et internationales», selon la Présidence du Burkina Faso. La délégation conjointe doit aussi avoir des rencontres «avec les différents acteurs burkinabé», indique un communiqué de l’Unowas. Les dirigeants de la Cédéao se réuniront jeudi à Accra, pour étudier les résultats de ces deux missions et décider d’éventuelles sanctions supplémentaires contre le Burkina.

Soutien de la population

Depuis la prise de pouvoir de la junte lundi dernier, peu d’informations ont filtré sur les intentions concrètes du nouveau pouvoir qui a renversé l’ex-président Roch Marc Christian Kaboré, placé en résidence surveillée, ni sur la composition de la junte. Si le lieutenant-colonel Damiba a fait de la sécurité sa «priorité» dans son pays, en proie depuis 2015 à des attaques de groupes jihadistes de plus en plus fréquentes, il s’est aussi engagé au «retour à une vie constitutionnelle normale», «lorsque les conditions sont réunies», sans préciser de durée. Il a également indiqué que son pays avait «plus que jamais besoin de ses partenaires» internationaux.

Dimanche soir, l’état-major français a annoncé avoir tué 60 jihadistes dans le nord du pays, lors d’une opération conjointe avec les forces burkinabé. Le Burkina Faso, qui abrite des forces spéciales françaises, est un allié majeur de Paris dans la lutte anti-djihadiste. Paul-Henri Sandaogo Damiba semble pour le moment pouvoir compter sur plusieurs soutiens: celui de la population d’abord, les critiques contre le coup d’Etat restant très rares à Ouagadougou où plusieurs manifestations avaient appelé au départ de Roch Marc Christian Kaboré, accusé notamment d’être incapable de faire face à la violence jihadiste. Plusieurs organisations de la société civile et des partis d’opposition se disent également prêts à collaborer avec le nouveau pouvoir pour aider le pays à sortir de la crise sécuritaire.

Dans le sillage du Mali et du Niger, le Burkina Faso est pris depuis près de sept ans dans une spirale de violences attribuées à des mouvements jihadistes, affiliés à Al-Qaïda et au groupe Etat islamique, qui ont fait plus de 2.000 morts et contraint au moins 1,5 million de personnes à fuir leurs foyers. Plusieurs attaques récentes particulièrement meurtrières avaient amplifié l’exaspération de la population contre le régime de l’ex-président Kaboré.