Islam

Burkini: Sarkozy s’enflamme, la France dérape et les Anglo-Saxons s’interrogent

Pour son premier meeting de campagne ce jeudi, Nicolas Sarkozy devrait rééditer ses attaques contre le burkini lancées hier au JT de TF1. Le premier ministre français Manuel Valls campe aussi sur une ligne dure tandis que le Conseil d’Etat doit trancher ce vendredi. Du Canada au Royaume-Uni, l’incompréhension devant les interpellations sur les plages est patente

Comment éteindre une polémique allumée trop vite, et devenue une arme de campagne massive pour Nicolas Sarkozy, désormais candidat à la présidentielle de mai 2017? Telle est la question en arrière-plan de la décision que doit rendre ce vendredi à Paris le Conseil d’Etat, qui se réunit aujourd’hui après avoir été saisi par plusieurs organisations de défense des droits de l’homme pour statuer sur la légalité des arrêtés municipaux interdisant le port du burkini sur les plages de France.

Si le Conseil d’Etat valide ces arrêtés, la porte sera en effet ouverte à une éventuelle loi que réclame désormais l’ancien chef de l’Etat qui tient ce jeudi son premier meeting de campagne à Châteaurenard (Bouches-du-Rhône). Nicolas Sarkozy a en effet pris parti pour l’interdiction totale du burkini sur les plages hexagonales hier soir devant les caméras de TF1. «L’Etat a démissionné. Je souhaite une loi pour que les règles soient claires» a martelé le désormais candidat à la primaire de la droite qui, dans son livre «Tout pour la France», s’en prend violemment au multiculturalisme et au communautarisme.

Six millions de musulmans en France

Après une première loi contre le port du voile et des signes religieux dans les espaces publics votée en 2004 sous la présidence de Jacques Chirac, un second texte législatif a été adopté en 2010, interdisant «la dissimulation du visage» et libellée loi «antiburqa». Une thématique ramenée au premier plan par la progression de l’islam salafiste dans l’Hexagone et par les attentats successifs de 2015 et 2016.

La France, pour mémoire, abrite près de six millions de musulmans, soit la plus importante communauté musulmane d’Europe. Elle s’est aussi distinguée, lors des dernières élections régionales de décembre 2015, par une nouvelle progression électorale du Front national. Le parti d’extrême droite, habitué à surfer sur une ligne islamophobe, a totalisé près de 30% des voix, ce qui fait de lui la première formation politique du pays.

Médias anglais stupéfaits

Les attaques antiburkini sont néanmoins surtout devenues emblématiques d’une France prise dans l’engrenage infernal d’une stricte laïcité de moins en moins applicable. Plusieurs médias anglo-saxons s’avouent ces jours-ci stupéfaits par la mise en œuvre des arrêtés municipaux d’interdiction pris par plusieurs villes balnéaires, dont certains ont été validés par les tribunaux administratifs auprès desquels des associations de défense des droits de l’Homme avaient fait recours.

Un tweet de la BBC, montrant les images très controversées de l’interpellation sur une plage de Nice d’une vacancière musulmane par quatre policiers en tenue a suscité des centaines de réactions outragées. A l’image de ce commentaire d’Aisha Gani, une journaliste britannique de BuzzFeed: «C’est donc cela la laïcité française? C’est à cela que ça ressemble, être progressiste? Des hommes qui forcent des femmes à se dévêtir?»

Le burkini, une affaire d’Etat

L’affaire avait commencé à mal tourner pour la réputation internationale de tolérance de la France lorsque le jeune premier ministre canadien Justin Trudeau avait, toujours sur Twitter, vivement défendu le droit des musulmanes qui le désirent à porter cette combinaison intégrale pour se baigner. Une intervention saluée avec ironie par la ministre française du numérique, la franco-canadienne Axelle Lemaire, prompte à rappeler «qu’au Canada, les lacs sont froids».

Sauf que depuis, l’affaire du burkini – tenue portée sur les plages, lieu de loisir et donc de liberté – est passée dans l’Hexagone au rang d’affaire d’Etat. Mercredi, les responsables du Conseil français du culte musulman, institution controversée pour son incapacité à juguler l’islam radical, ont été reçus en urgence par le ministre de l’Intérieur Bernard Cazeneuve. Lequel s’est inquiété du risque de «stigmatisation».

«Un symbole d’asservissement de la femme»

Comment, dès lors, échapper à la spirale médiatico-politique dans laquelle s’est à son tour engagé Manuel Valls? La voie est étroite pour le Conseil d’Etat. Tout en refusant de surenchérir sur les propositions d’interdiction totale de Nicolas Sarkozy, le premier ministre français a réitéré ce jeudi matin sur BFM TV une ligne du refus républicain: «Un foulard est un foulard, un burkini est un burkini, une burqa est une burqa. C’est pour moi un symbole d’asservissement de la femme comme si la femme dans l’espace public était impudique.»

Une position avec laquelle la ministre de l’Education Najat Vallaud Belkacem a pris ses distances: «Tout ce qui peut apparaître comme une stigmatisation, comme une volonté de s’en prendre à l’islam est évidemment condamnable […]. L’application de ces arrêtés doit se faire avec le plus grand discernement. Les maires doivent demander toute la lucidité dans l’application à leurs agents.»

Une France «profondément divisée»

Que comprendre? «Rien, sinon que la société française est profondément divisée sur ces sujets et que les élus suivent le mouvement en désordre. Aujourd’hui, l’ordre républicain est à la merci des surenchères publiques», confiait hier un membre de la délégation du CFCM, en marge de la rencontre au ministère de l’Intérieur.

Selon nos informations, des responsables pro-Sarkozy des «Républicains» se sont récemment intéressés à l’initiative populaire suisse du 29 novembre 2009 qui a approuvé l’interdiction de la construction de nouveaux minarets. Au sein de la droite traditionnelle, où plusieurs candidats parlent d’utiliser l’arme du référendum dans la foulée de l’élection présidentielle 2017, l’idée de soumettre au vote populaire les questions relatives aux signes religieux circule en effet. De quoi rendre plus difficile encore, ces jours-ci, la réalisation du vœu joliment formulé par la ministre Najat Vallaud-Belkacem: «La République doit conquérir les cœurs. Elle ne doit pas exclure.»

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