Avec une loi qui interdirait le voile islamique intégral, la France renoue avec sa tradition laïque. Mais pour beaucoup de journaux, elle apparaît ainsi de moins en moins tolérante envers sa minorité musulmane. Réglementer l’accès aux services publics est une chose, légiférer sur la tenue vestimentaire arborée sur la voie publique en est une autre.

Après la remise d’un rapport parlementaire, la France se dirige vers une loi interdisant le voile islamique intégral, mais la droite majoritaire se déchire: prohibition partielle? Ou totale, jusque dans la rue? Cette mission d’information préconise en effet son interdiction dans les services et les transports publics. De quoi occulter «le vrai problème», pense Courrier international.

Vrai problème qu’explicite la Süddeutsche Zeitung, pour laquelle «la burqa n’est qu’un élément d’un conflit beaucoup plus vaste: la laïcité de la société française se voit menacée par un nombre croissant de musulmans très croyants, voire radicaux. […] Interdire la burqa, c’est s’attaquer à un symptôme […]. Mieux vaudrait répondre à la question fondamentale de savoir dans quelle mesure on a le droit de vivre selon ses traditions et ses règles religieuses. Au cours des siècles précédents, c’est au christianisme que les sociétés occidentales se confrontaient. Aujourd’hui, c’est de plus en plus l’islam qui prend le relais».

A l’enseigne de «l’impossible interdiction», le site Presseurop a décortiqué pas mal de journaux européens sur ce sujet chaud. Par exemple Libération, quotidien pour lequel à la contrainte, la majorité parlementaire «a tenu à ajouter l’humiliation publique. Pour ces paranoïaques de l’identité française, il faut donc que ces femmes, pourtant plus victimes que coupables, soient arrêtées sur la voie publique et verbalisées». Cette «exaltation prohibitrice» a «quelque chose d’irrationnel et d’inquiétant».

En attendant, «on n’y voit toujours pas très clair sur l’aboutissement ou non, légal, réglementaire ou non, de ces discussions», commente La Libre Belgique. Car, note le quotidien, «réglementer les conditions d’accès aux services publics est une chose. Mais légiférer sur la tenue vestimentaire arborée sur la voie publique en est une autre». Et le risque existe pour le législateur d’être retoqué par le Conseil constitutionnel ou la Cour européenne des droits de l’homme.

Le quotidien danois Politiken estime pour sa part que «la meilleure manière de faire se propager la burqa et le niqab est de les «présenter comme des problèmes». Ils deviennent ainsi des symboles – non pas de soumission de la femme – mais de protestation et de défi. Le Times de Londres confirme, jugeant, lui, que «la burqa n’est pas une cape d’invisibilité, elle constitue un rejet passif – voire une déclaration agressive – de la communauté. Toute personne la portant signale qu’elle souhaite rester hors de la société. Pour autant, personne ne souhaite voir la police arracher les voiles des femmes dans la rue. Les Français sont allés trop loin».

La France «se montre de moins en moins tolérante envers sa minorité musulmane», pense aussi la Frank­furter Allgemeine , journal qu’a traduit le site Eurotopics: il lui est clairement signifié que le pays «n’est pas prêt à s’incliner sous les pressions d’un islam militant et à relativiser l’égalité hommes-femmes au nom de la religion». Les Français renouent ainsi avec leur tradition laïque, en référence notamment à l’interdiction des «signes religieux ostentatoires» dans les salles de classe, adoptée en mars 2004 et «fortement controversée alors, [mais qui] a fait ses preuves». La France répète ce qu’elle attend des citoyens musulmans, selon la formule du président Sarkozy: «Plus de discrétion, moins de provocation.»

Le Point dédramatise, lui, en citant Jamel Debbouze: «La burqa n’est même pas un épiphénomène, ça concerne 250 personnes: qu’est-ce qu’on vient nous faire ch… avec ce truc», a en effet lancé l’humoriste sur France Inter, ajoutant qu’«encore une fois, c’est xénophobe, voilà. Et les gens qui vont dans ce sens-là sont des racistes». Mais «Jamel Debbouze peut-il tout dire?» s’indigne Marianne 2, qui «ne relève même pas les approximations, les erreurs, notamment sur le nombre de jeunes filles et de femmes portant la burqa». Et d’insister «sur la violence du ton, l’outrance des propos qui n’ont pour objectif réussi que d’occulter la vacuité du fond et de contraindre l’interlocuteur, les médias à l’empoignade, à la connivence ou à l’effacement».

L’interdiction des minarets en Suisse et la possible interdiction du voile intégral en France touchent un point sensible des sociétés libérales, estime enfin le Corriere del Ticino: «Les interdictions sont détestables. Ce serait une bonne chose de ne jamais devoir y recourir. Il peut malgré tout être parfois approprié et nécessaire d’interdire les habitudes, les usages, les comportements et les contraintes qui enfreignent nos principes et nos valeurs de base. Ce qui est idiot, c’est que nous ne pouvons pas attendre que l’évolution de la réalité nous contraigne à déterminer le caractère judicieux et nécessaire d’une interdiction: il serait alors trop tard pour protéger notre liberté des restrictions que certains lui imposent. La démocratie ne porte pas de voile qui dissimule son visage.»