Au ranch de Crawford, en plein été, il fait aussi chaud qu'à Bagdad. Le soleil écrase les bêtes et les hommes, ramollit les esprits. On cherche l'ombre en chassant les soucis. Oublier l'Irak? Difficile, quand même… Mais c'est un peu ce que George Bush devait souhaiter en organisant mercredi matin, in extremis, une conférence de presse que le corps des correspondants accrédités à la Maison-Blanche réclamait à grands cris. Le président, qui part en vacances dans son ranch texan, n'aime guère le jeu des questions et des réponses. Il s'y est prêté hier en espérant tourner la page de trois mois d'après-guerre difficiles. L'espoir aide à vivre, même l'homme le plus puissant du monde…

Le moment à vrai dire n'était pas mal choisi. L'Irak digère peu à peu la mort des fils Hussein, et la vie du père ne vaut aujourd'hui pas beaucoup plus cher. Colin Powell, qu'on connaissait plus distingué, a traité hier l'ancien dictateur de «déchet qui attend le ramassage». Ces succès militaires et ce triomphalisme un peu vulgaire ne suffisent pourtant pas à évacuer les questions que continue de poser la marche vers la guerre. George Bush a cherché hier à fixer l'argumentaire développé depuis plusieurs semaines par l'administration pour éviter de répondre à cette interrogation lancinante: où sont les armes de destruction massive qui ont servi à justifier le conflit préventif?

Le président, bien sûr, ne peut pas dire soudain que la «menace imminente» présentée par le régime irakien était un prétexte pour imposer une décision prise de longue date et pour d'autres motifs. Mais, d'une certaine manière, il en acclimate l'idée. Les armes non conventionnelles, ou les programmes d'armement, il est naturellement convaincu qu'ils existent. «Je le sais», dit-il d'un air entendu, ajoutant que Bill Clinton, et l'ONU elle-même, avaient la même conviction. Si les équipes d'inspecteurs n'ont rien à montrer, George Bush en fait presque porter la responsabilité aux journalistes, trop impatients… «Il n'y a que 90 jours que les combats principaux ont cessé, il y a des kilomètres de documents à interpréter. Mais la vérité finira par sortir», assure-t-il. Mieux que dans le discours sur l'état de l'Union, qui contenait les fameux seize mots mensongers à propos de l'uranium acheté par Bagdad en Afrique? Le président, après avoir fait porter le chapeau de ce dérapage volontaire ou involontaire au chef de la CIA et à un haut fonctionnaire, s'est donné hier le beau rôle d'assumer la responsabilité de la petite phrase.

Et si la vérité ne sort pas? George Bush passe alors à la seconde partie de sa démonstration, désormais primordiale. Si le régime de Saddam Hussein, fauteur de guerres et assassin de son propre peuple, n'avait pas été éliminé, l'Irak aujourd'hui ne serait pas libre de choisir son destin. Oh, bien sûr, ce miracle ne peut arriver du jour au lendemain: «Un Thomas Jefferson ne se fait pas en trois mois!» s'exclame-t-il en faisant allusion au rédacteur de la Constitution américaine. Mais enfin, explique-t-il, après l'élimination de Qoussaï et d'Oudaï Hussein, les Irakiens se persuadent peu à peu que la dictature ne reviendra pas; un Conseil de gouvernement commence à fonctionner, une constitution sera rédigée… Ce nouvel Etat rêvé, ouvert et apaisé, ajoute Bush, aura une importance critique pour la sécurité de la région, et la sécurité des Etats-Unis mêmes. Et pour illustrer son propos, au lendemain d'une rencontre ambiguë avec Ariel Sharon, il s'est lancé dans l'apologie presque émue de Mahmoud Abbas, le premier ministre palestinien, de son ministre de la Sécurité et de son ministre des Finances, un diplômé de l'Université du Texas si honnête qu'il a publié le budget de l'Autorité palestinienne sur Internet.

Ce Proche-Orient en rose ne correspond sans doute pas tout à fait à la réalité. D'ailleurs, la guerre n'est pas finie. Les soldats américains risquent leur vie, leurs familles vivent dans la crainte, et le président a même pensé à elles. C'est la vaste et longue guerre contre le terrorisme, dans laquelle l'administration a désormais noyé sans plus d'explications le conflit irakien. Al-Qaida perd ses cadres mais existe toujours. Il y a aussi la Corée du Nord, mais là, le bébé est confié à la diplomatie et aux voisins asiatiques. En Iran, le président compte beaucoup sur l'Europe pour convaincre Téhéran d'écarter un cauchemar nucléaire.

Ce climat guerrier a aussi un sens en politique intérieure. Les tensions extérieures conviennent bien à la cote de popularité de George Bush. Pour l'économie – à laquelle était consacrée une bonne partie de la conférence de presse – c'est plus difficile. On ne peut pas lever une armée pour ramener à l'ordre une politique fiscale téméraire et des déficits vertigineux.