Voir Palerme, pourquoi pas. Mais pour y faire quoi? Paul O'Neill ne l'a pas dit ainsi, mais il s'est retenu. Le nouveau secrétaire américain au Trésor participe ce samedi en Sicile à son premier G7, et il va permettre à ses collègues européens et japonais de goûter un peu au conservatisme pragmatique qui règne désormais à la Maison-Blanche. Son patron, George W. Bush, est lui tout juste rentré de son premier voyage éclair à l'étranger, au Mexique, pour rencontrer l'un des rares chefs d'Etat qu'il connaisse déjà, Vicente Fox. Ils ont parlé business: échanges commerciaux, immigration, énergie. Premières sorties internationales de la nouvelle administration républicaine qui annoncent déjà la couleur: priorité aux intérêts des Etats-Unis, qui s'inscrivent d'abord dans l'hémisphère occidental destiné à devenir une grande zone de libre-échange autour du noyau nord-américain; au-delà, il y a un grand marché qui ne se nourrit pas de bavardages.

Bien que… Paul O'Neill a pu mesurer en compagnie d'Alan Greenspan, dans l'avion qui les emmenait en Italie, que les mots ont leur poids – le patron de la Fed est payé pour le savoir. Le secrétaire au Trésor venait de déclarer dans un entretien à la Frankurter Allgemeine Zeitung que les Etats-Unis «ne poursuivent pas, comme cela est souvent dit, une politique du dollar fort». Aussitôt, les marchés se sont affolés, et ses services ont dû en catastrophe déclarer que rien n'était changé, et que la plus grande puissance du monde se devait d'avoir une monnaie solide. Ce que voulait dire en fait O'Neill est dans le droit fil de sa pensée économique, qui est celle d'un gestionnaire capitaliste: la valeur d'une monnaie ne se décrète pas, elle ne se manipule pas; elle est la traduction d'un état de l'économie: si l'économie est forte, la monnaie sera forte.

Mais justement, l'économie américaine donne des signes d'essoufflement, que les premières projections pour février semblent confirmer, plutôt que de les corriger comme l'attendaient les optimistes. Alors, le dollar ne va-t-il pas suivre? Le secrétaire au Trésor ne le dira pas, mais il pense que c'est possible. Quand il était, il y a deux mois encore, le patron d'Alcoa, géant de l'acier, il pensait même que c'était souhaitable, pour relancer les exportations américaines handicapées par une monnaie surévaluée, et freiner un peu les importations.

Soutenir le dollar? Ce n'est en tout cas pas dans la philosophie de Paul O'Neill. Et c'est pour cela que les grands raouts internationaux, dans le genre du G7 qui se tient à Palerme, lui inspirent au mieux du scepticisme. Les Européens (Valéry Giscard d'Estaing au départ) ont voulu ces sommets réguliers pour organiser une concertation économique, assurer des équilibres monétaires entre les trois grandes zones, dollar, euro, yen. Les gouvernants américains ont volontiers accepté, participant aux réunions du G7 en véritables maîtres de séance. Désormais, ils sont moins intéressés par ces palabres. Car la pensée du bushisme, qui est en économie celle de Paul O'Neill, peut très sommairement être résumée ainsi: le capitalisme est la seule machine qui marche, et pour éviter les crises, il suffit d'en accepter les règles; cela vaudra toujours mieux que de devoir déclencher après coup de ruineuses opérations de secours, comme pour le Mexique en 1995, la Russie ou l'Asie plus récemment.

«Pompiers des crises»

Ce grand doute sur l'efficacité des discussions et des actions multilatérales, sur les instruments internationaux qui permettent de soigner les crises, a des conséquences. L'administration Bush a fait savoir à la Russie, qui demandait une restructuration de sa dette pour obtenir de meilleurs délais, qu'elle n'avait rien d'autre à faire que rembourser ses emprunts comme convenu. Et dans les organisations économiques internationales – FMI et Banque mondiale –, la Washington républicaine va appuyer les études déjà en cours pour réduire le rôle et les moyens d'action des «pompiers des crises». Car, comme le dit Paul O'Neill, dans le meilleur des mondes, les pompiers n'ont rien à faire. Naturellement, il sera difficile aux Américains de convaincre tous leurs partenaires qu'il suffit de tuer les pompiers pour maîtriser les incendies.

Cette rude philosophie économique, impitoyable pour les faibles, n'est cependant pas forcément tendre pour les Etats-Unis eux-mêmes. Elle devrait les conduire par exemple à renoncer au protectionnisme, qu'ils dénoncent chez les autres mais qu'ils pratiquent en grand. C'est par exemple ce que le Mexique de Vicente Fox attend de George Bush, et il le lui a répété vendredi. Le président accepte ainsi la suppression, déjà décidée, de l'interdiction faite aux poids lourds mexicains de franchir le Rio Grande. Et il est ouvert à un changement important de la politique d'immigration: plusieurs centaines de milliers de travailleurs clandestins mexicains pourraient ainsi recevoir des papiers, et les Etats-Unis ouvriraient davantage leur frontière en créant un permis de travail annuel. Le sort réservé à ses promesses sera pour la nouvelle administration un test de cohérence.