David Kelly était bien la «taupe» de la BBC. C'est sur la base de ses propos qu'un journaliste avait accusé fin mai le gouvernement britannique d'avoir exagéré la menace irakienne, pour rendre sa cause «plus sexy». Dimanche, Richard Sambrook, directeur de l'information de la BBC, a fait cette révélation après en avoir informé la famille du défunt – dont le suicide a été confirmé samedi par autopsie. Cette admission ne tire au clair qu'un pan d'une affaire trouble, qui secoue des fondations au sommet l'appareil politique et médiatique de Grande-Bretagne. Car les motifs qui ont amené le scientifique de religion baha'ie à se tailler les veines du poignet demeurent mystérieux. Quelles pressions l'ont-elles fait craquer?

Quelles seront les conséquences politiques de la mort du microbiologiste? Une certitude: l'affaire Kelly est la plus grave crise que Tony Blair doive affronter en six ans de pouvoir, et elle tombe à un moment où il est déjà affaibli, sur le dossier de l'Irak et sur d'autres sujets intérieurs, comme la réforme des services hospitaliers. Malgré sa résilience proverbiale, Tony Blair pourrait payer très cher cette tragédie humaine.

De Corée du Sud, où il s'envolait pour la Chine, le premier ministre a dit sa «satisfaction de voir la BBC faire cette annonce», avant de s'en remettre au travail de l'enquête judiciaire indépendante qu'il a ordonnée vendredi, confiée à Lord Hutton, 72 ans, un des juges siégeant à la Chambre des Lords. En attendant ses conclusions, a dit Tony Blair, «nous devons avoir une attitude de respect et de restreinte». L'empressement à convoquer une enquête indépendante – et d'en limiter le spectre aux circonstances de la mort de David Kelly – se comprend: durant les six à huit semaines que devrait durer l'enquête Hutton, le gouvernement se réfugiera derrière le travail judiciaire en cours, et espère qu'au moment de ses conclusions, le scandale sera peut-être retombé.

Appelé hâtivement à la démission par des anti-Blair notoires (tous travaillistes!), comme l'actrice Glenda Jackson, Tony Blair ne bronche pas et réaffirme son «appétit» pour son travail de premier ministre. Il a refusé de rappeler le parlement, dont la pause estivale commence à peine, arguant qu'un tel geste mettrait plus d'huile sur le feu qu'il n'apporterait de la clarté. Et il ne coupera pas court à sa tournée asiatique, ni ne renoncera à ses vacances aoûtiennes à la Barbade.

Celui dont l'avenir semble le plus directement menacé s'appelle Alastair Campbell. Le directeur de communication du premier ministre avait fait de cette affaire une chasse aux sorcières personnelle. De partout, la pression pour qu'il s'en aille ne cesse de croître. Quant à Geoff Hoon, le ministre de la Défense, il devra expliquer pourquoi, contrairement à ce qu'il prétend, son ministère a organisé la fuite du nom de David Kelly dans la presse, un fait qui a profondément choqué le scientifique, obligé des jours durant de séjourner dans un endroit tenu secret pour échapper aux médias. Tous les témoignages de la famille et des amis du Dr Kelly pointaient dimanche un doigt accusateur envers le Ministère de la défense.

Les parlementaires membres de la commission des Affaires étrangères ont aussi quelques questions à se poser. Face à un témoin clé, un scientifique de premier ordre, certains de ces députés se sont comportés comme si on venait leur offrir un taureau à la curée. Ton menaçant et langage méprisant ont ajouté au malaise du Dr Kelly, déjà contrarié de devoir apparaître devant ce comité. Et ce ne sont pas les comptes rendus sarcastiques de la presse («Ce n'était pas Gorge profonde, mais Gorge enrouée», a subtilement titré le chroniqueur de l'Independent) qui ont rasséréné le microbiologiste.

Des voix s'élèvent du reste pour que les médias aussi fassent leur examen de conscience. A commencer par la BBC, aveuglée par son «obsession» à mettre Campbell en difficulté à tout prix (dixit Peter Mandelson, l'ancien ministre et Mazarin de la troisième voie).

Reste l'essentiel, qui importait sans doute le plus à David Kelly: la Grande-Bretagne est-elle partie en guerre contre l'Irak sur la base d'informations lacunaires, voire trafiquées? Certains craignent que cette question, comme l'infortuné microbiologiste, ne finisse en victime d'une affaire subsidiaire, une diversion qui a très mal tourné. Dans un de ses derniers e-mails, adressé à un journaliste du New York Times, David Kelly avertissait: «De nombreux acteurs sombres jouent un jeu.»