Tôles tordues, poutres à demi calcinées, murs effondrés: le village de Jagarpura, au Cachemire, ressemble à un champ de ruines. Quelques femmes prostrées restent assises sur des gravats. D'autres fouillent dans les décombres de leur maison à la recherche de ce qui pourrait encore être sauvé. Un vieil homme s'avance avec un paquet de cendres au creux des mains, les larmes aux yeux. C'est tout ce qui reste de sa réserve de riz partie en fumée avec sa maison. La moitié de Jagarpura n'est plus qu'un amas de décombres après un raid de l'armée indienne. C'était le 9 août dernier.

Informés de la présence de militants cachemiris dans le village, plusieurs bataillons de l'armée indienne lancent une vaste opération commando pour les déloger. La plupart des habitants de Jagarpura ont juste le temps de fuir avant l'arrivée des militaires. «Je suis resté pour voir ce qui allait se passer, explique Ghulam Mohaudin Der, le chef du village. J'ai vu les soldats mettre le feu aux maisons. Ils m'ont emmené et battu dans leur campement avant de me relâcher. Ils n'ont même pas trouvé un seul fusil ni une seule balle.»

Encore sous le choc, Ghulam Mohaudin Der ne trouve pas de mots assez durs pour condamner l'armée indienne. «Ils se comportent comme des bêtes. Ils cherchent à nous terroriser, ils nous frappent, menacent les femmes et n'hésitent pas à voler notre argent et nos bijoux.» Situé dans le district de Kupwara, au nord du Cachemire, Jagarpura se trouve à une trentaine de kilomètres seulement de la ligne d'armistice contrôle qui sépare les armées pakistanaise et indienne et qui tient lieu de frontière entre les deux pays. Une région hautement sensible pour les forces de sécurité indiennes qui traquent sans relâche les clandestins cachés dans les rizières et les forêts alentour.

«Vous savez, on nous reproche de violer les droits de l'homme, mais il n'est pas toujours facile de reconnaître les militants des civils, répond le général indien R. K. Kaushal. On n'est pas là pour leur mettre des guirlandes autour du cou. Notre devoir est de mettre une balle dans la tête de chacun de ces foutus militants.» Avant d'ajouter que «l'on a de plus en plus affaire à des mercenaires étrangers, pakistanais, afghans et soudanais qui sont entraînés et payés par le Pakistan pour venir déstabiliser le Cachemire». La route qui redescend vers Srinagar, la capitale d'été de l'Etat indien du Jammu-et-Cachemire, est une longue succession de check-points militaires. Chaque pont, chaque carrefour, chaque hameau est solidement tenu par des détachements de l'armée indienne en tenue de camouflage et gilets pare-balles. Un ruban goudronné de 80 km sillonné par d'interminables convois blindés. Car la «Highway» no 1 constitue une voie de communication vitale pour rallier la ligne de front qui court sur les montagnes dominant la vallée.

Depuis le début de l'insurrection armée au Cachemire en 1989, New Delhi dépense un million de dollars par jour pour entretenir une armada de 300 000 à 500 000 hommes. Un prix exorbitant pour tenir une frontière à haut risque et tenter de mettre un terme à cette sale guerre qui a déjà fait plus de 20 000 morts et 2000 disparus en neuf ans.

Aujourd'hui, Srinagar ne connaît plus les rigueurs du couvre-feu mais personne ne s'aventure le soir dans les rues de la vieille ville toujours hérissée de bunkers. De peur de rencontrer ceux que tout le monde dénomme avec mépris les renégats, d'anciens militants retournés qui organisent régulièrement des rapines chez l'habitant et rançonnent le passant égaré. Officiellement, la ville a été normalisée mais il ne se passe guère de jours sans qu'une fusillade n'éclate ou qu'une grenade ne soit lancée contre un véhicule de l'armée indienne. A écouter les commerçants musulmans qui attendent les touristes étrangers autour du lac Dal, une écrasante majorité de Cachemiris seraient en faveur de l'indépendance de leur pays. Ce qui n'empêche pas une radicalisation progressive de l'opposition dont une partie milite désormais ouvertement en faveur d'un rattachement pur et simple au Pakistan.

«Le Cachemire fait naturellement partie du Pakistan, explique Syed Ali Shah Geelani, le président de la Hurriyet Conference (Conférence de la liberté) qui regroupe une vingtaine de partis. Nous sommes occupés par une armée étrangère depuis plus de cinquante ans.» Chassés des villes, les militants cachemiris se sont repliés avec armes et bagages dans les zones montagneuses comme celle de Kupwara et plus au sud dans le district de Doda d'où ils multiplient les opérations parfois sanglantes contre des villages isolés. Près d'une centaine de personnes ont ainsi été tuées depuis le début du mois de juillet. Un échec patent pour le gouvernement des nationalistes hindous du Bharatiya Janata Party (Parti du peuple indien, BJP) qui avait promis de rétablir l'ordre et la sécurité dans tout le Cachemire.

Autrefois, sur Hari Singh High Street, la grande artère commerçante de Srinagar, neuf boutiquiers sur dix étaient hindoues. Aujourd'hui, il n'en reste plus que trois dont Roop Krishin qui vend des instruments médicaux. «Tous mes amis sont partis. A la suite de menaces, mon frère a également quitté la région. Moi je reste car je ne sais pas où aller.»