L’histoire

Beaucoup, dans cette affaire, prêterait à sourire, si elle ne posait aussi crûment la question des limites de la liberté d’expression, avivait au passage les rancœurs raciales et colportait une piètre image du président, trop proche de la réalité pour être franchement amusante.

L’objet de la polémique qui secoue ces jours l’Afrique du Sud est un tableau de Brett Murray. L’artiste blanc, qui fut un militant de la lutte contre l’apartheid, présente depuis le 10 mai une soixantaine d’œuvres à la galerie Goodman de Johannesburg. L’exposition intitulée Salut au voleur est un réquisitoire non voilé contre les manières prédatrices de l’African National Congress (ANC) depuis son avènement au pouvoir il y a dix-huit ans.

La pièce maîtresse de cet ensemble grinçant campe sur fond noir et rouge Jacob Zuma à la manière d’un Lénine, haut de stature, la veste au vent, le poing gauche serré et un sexe plantureux sortant de l’avant de son pantalon. L’allusion à la compulsion sexuelle prêtée au président sud-africain, dont le bilan politique est lui très en deçà des attentes, est elle aussi explicite. Le Zoulou septuagénaire au crâne lisse est polygame (six mariages à son actif, dont le dernier, en avril, a porté à quatre le nombre de ses actuelles épouses), et un stakhanoviste de la paternité (21 enfants connus). L’œuvre est titrée The Spear, la lance, comme celle qui figure sur le logo de l’ANC, dont Jacob Zuma est un vétéran et le président. Pour aussi fondée qu’elle soit, l’analogie picturale a hérissé le parti, qui la taxe de racisme: «L’image et la dignité de notre président […] sont abîmées par cette soi-disant œuvre d’art.» L’ANC a porté l’affaire dite «d’importance nationale» en justice pour tenter de faire plier la galerie, qui, au nom de «la liberté d’expression», refuse de décrocher l’objet. «Personne n’a le droit de violer la dignité et les droits des autres en exerçant les siens», rétorque la présidence.

A ce point, l’affaire redevient cocasse. L’audience qui se tenait jeudi a été interrompue par l’explosion en sanglots de l’avocat de l’ANC, après un échange crispé avec le juge. Ce dernier met en doute la faculté d’une cour à interdire la diffusion d’une reproduction qui circule depuis des semaines sur Internet. Mardi, l’œuvre, déjà vendue à un collectionneur allemand pour 16 000 francs, a été barbouillée par deux vandales. L’un, Noir, aurait été malmené par les vigiles et l’autre, un Blanc, paisiblement appréhendé. Depuis, la galerie a tiré le rideau.