ATOME

Cachotteries et soupçons autour du nuage radioactif russe

Moscou s’empêtre dans les contradictions alors qu’une agence admet que la fuite de ruthénium-106 trouve bien son origine dans le sud de l’Oural. Les vieux réflexes de dénégation ont la vie dure

Après plusieurs semaines de déni, la Russie reconnaît à demi-mot être à l’origine de la pollution radioactive détectée dans toute l’Europe. Mais continue à dissimuler la source et la raison exacte de cette fuite de ruthénium-106, un isotope qui n’existe pas dans la nature. Le service fédéral de météorologie (Rosgidromet) l’a admis lundi à travers une carte de la pollution, où le pic (près de 1000 fois la norme autorisée) se trouve dans le sud de l’Oural, au niveau de la ville d’Argaïach. Or, cette petite ville se trouve à une trentaine de kilomètres du site de retraitement nucléaire Mayak, de sinistre mémoire.

L’explosion en 1957 d’un entrepôt de plutonium militaire avait lourdement contaminé l’environnement, causé 266 décès et entraîné l’évacuation de 10 000 personnes. Resté secret jusqu’en 1991, il est classé comme le troisième plus grave accident de l’histoire nucléaire après Tchernobyl et Fukushima.

Deux sources possibles 

L’Institut de radioprotection et de sécurité nucléaire (IRSN) français avait donné l’alerte en octobre, précisant que les relevés anormaux apparaissaient dès le 25 septembre. D’autres instituts à travers l’Europe ont confirmé la présence d’un nuage radioactif venant soit de Russie (Oural), soit du nord du Kazakhstan. Dès le départ, les scientifiques européens ont lié ce type de pollution à deux sources possibles: des fuites lors de retraitement de carburant nucléaire ou venant d’équipement médical. Le ruthénium-106 est utilisé notamment en radiothérapie pour éliminer certaines tumeurs.

Rosgidromet vend la mèche alors que la Russie s’est déjà positionnée pour une guerre de l’information. Le 11 octobre, l’agence d’Etat Rosatom, un géant industriel et énergétique contrôlant toute l’industrie nucléaire russe, dont Mayak, déclarait que la fuite venait non pas de Russie mais d’un «pays d’Europe orientale», sous-entendant probablement l’Ukraine, qui possède de nombreuses centrales nucléaires, dont Tchernobyl.

Par la suite, Rosatom a indiqué que les relevés à travers la Russie ne comportaient aucune trace de ruthénium-106, hormis à Saint-Pétersbourg, sur sa frontière occidentale avec l’Europe. L’agence d’Etat RIA Novosti titrait: «Rosatom rejette la version occidentale sur la fuite de ruthénium-106 en Russie», comme s’il s’agissait d’accusations calomnieuses rituelles.

«Aucune menace pour la santé»

Conformément à une tradition soviétique, Mayak s’est empressé de nier mardi toute responsabilité dans un communiqué destiné à impressionner les béotiens. «Mayak n’a pas manipulé de sources de ruthénium-106 en 2017 (…) l’extraction de ruthénium-106 à Mayak a cessé depuis de nombreuses années.» Mais, prenant les devants, la centrale de retraitement souligne aussi que «les chiffres publiés par Rosgidromet suggèrent que les doses que la population a pu recevoir sont 20 000 fois au-dessous de la dose annuelle admise et ne présentent aucune menace pour la santé».

Les experts occidentaux s’accordent à dire que les doses ne présentent apparemment pas de danger, ni pour l’homme ni pour l’environnement. En pointe sur l’observation de Mayak, Greenpeace admet que le sujet n’est pas la dangerosité pour la population. Mais l’ONG a réclamé auprès du parquet l’ouverture d’une enquête sur de possibles fuites et dissimulations. Le quotidien Kommersant rapporte une information venant de «défenseurs des droits humains» de la région de Tcheliabinsk (où se trouve Mayak), selon laquelle de nouveaux containers de stockage de combustible retraité ont fait l’objet de tests les 24 et 25 septembre.

Possible discrédit

Les dénégations répétées de Rosatom pourraient aussi jeter le discrédit sur l’industrie nucléaire russe, alors que le monopole d’Etat affiche le premier carnet de commandes du monde en termes de construction de centrales nucléaires (100 milliards de dollars pour 25 pays-clients). Rosatom a en outre annoncé mardi un quintuplement de son programme d’investissement, soit 19 milliards de dollars d’ici à 2023. Loin devant les géants énergétiques russes Rosneft et Gazprom. En Suisse, la branche trading de Rosatom (Uranium One) a ouvert un bureau à Zoug le mois dernier pour le négoce d’uranium et de lithium.

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