Témoignage

Cai Chongguo: «Il y avait une atmosphère de fête, mêlée à de la peur»

Le philosophe Cai Chongguo a rejoint les manifestations de Tiananmen. Il raconte l’impact de la mobilisation sur la société chinoise

Agé de 34 ans au moment des événements de Tiananmen, Cai Chongguo a été profondément marqué par ce qu’il a vu ce jour-là. Il a consacré le reste de sa carrière à réclamer des réformes démocratiques en Chine, d’abord en France, puis dès 2009 à Hong Kong. Il y est désormais directeur adjoint de l’ONG de défense des ouvriers China Labour Bulletin.

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Le Temps: Comment avez-vous rejoint ce mouvement de révolte estudiantin?

Cai Chongguo: J’étais à l’époque doctorant en philosophie à l’Université de Wuhan. Le 15 avril 1989, à la mort de Hu Yaobang, l’un des rares dirigeants chinois honnêtes, les campus du pays ont été traversés par une onde de colère. Il avait dû démissionner suite à une première vague de manifestations estudiantines en 1986, et lorsqu’il est décédé, nous avons eu l’impression qu’il s’était sacrifié pour nous. Le soir même, de nombreuses universités, dont la mienne, se sont soulevées. Je n’ai pas hésité une seconde et ai rejoint le mouvement.

Vous êtes arrivé à Pékin le 19 mai 1989. Comment était l’ambiance sur place?

Cela faisait déjà une semaine que les étudiants de la place Tiananmen faisaient une grève de la faim et l’armée venait d’instaurer la loi martiale. Mon arrivée reste un moment inoubliable: la place était couverte d’une marée humaine. Il y avait une atmosphère de fête, mêlée à de la peur. Pour la première fois, nous avions la sensation que les choses allaient changer. La majorité de la population nous soutenait. Des résidents nous apportaient à manger et à boire, parfois même des officiels et des policiers. La ville entière était paralysée.

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Quel effet l’instauration de la loi martiale a-t-elle eu?

La colère a enflé, surtout lorsque les camions militaires sont arrivés sur la place. Des quidams les encerclaient pour les empêcher d’avancer, en hurlant «Protégez nos enfants, les étudiants!», et nous tentions d’expliquer nos revendications aux militaires, que nous n’avions pas pour but de renverser le régime mais juste de lutter contre la corruption. Le 25 mai, l’armée s’est retirée de la place. Nous étions euphoriques. Mais nous avions aussi un mauvais pressentiment: nous sentions qu’une répression plus féroce se préparait.

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Et vous aviez raison…

Oui, le 3 juin au soir, les tanks ont commencé à avancer en direction de la place Tiananmen. Vers 21h, l’armée a pris un boulevard adjacent, mais cela lui a pris jusqu’au lendemain matin à l’aube pour arriver sur la place, tant la résistance était acharnée. Les étudiants se sont alors mis à lancer des pierres et des bouteilles sur les soldats en les traitant de «fascistes». Ils ont répondu avec des balles. Il y avait des blessés et des morts partout. C’était le chaos. Les tirs ont continué jusque tard dans la journée.

Comment avez-vous fui la Chine?

Peu après le 4 juin, j’ai appris que j’étais recherché par la police car j’avais servi de porte-parole pour les étudiants lors des négociations avec les autorités. J’avais aussi publié des essais de philosophie politique censurés avant 1989. J’ai donc rejoint Shenzhen en train, puis j’ai traversé la frontière illégalement sur un bateau de pêche, avec l’aide de démocrates hongkongais. Mais la police nous a interceptés, alors nous avons dû sauter à l’eau, nager durant quatre heures jusqu’au rivage et verser un pot-de-vin à un garde-côte pour qu’il nous laisse gagner Hong Kong sur son navire. Le 14 juillet 1989, je suis arrivé à Paris, dans le seul pays occidental qui avait accepté de m’accueillir.

Quel a été l’impact du 4 juin 1989 sur le pays?

Ces événements ont eu pour effet d’instiller de la peur au sein de la population. L’Etat avait fait la démonstration de sa force et les Chinois allaient désormais se tenir cois. Les réformes économiques ont également été suspendues jusqu’en 1992. Lorsqu’elles ont repris, elles ont été assorties d’une répression féroce contre toute forme de dissension politique.

Et aujourd’hui, comment se portent les libertés en Chine?

Depuis l’arrivée au pouvoir de Xi Jinping, l’Etat est devenu plus intolérant, ainsi qu’en témoignent les arrestations d’avocats des droits de l’homme. La censure s’est en outre déplacée sur internet, rendue plus efficace grâce aux outils technologiques. Mais en parallèle, le pays a vu émerger plusieurs espaces de débat. Les réseaux sociaux abritent régulièrement des discussions vivaces sur des thèmes sensibles. Une certaine forme de société civile a vu le jour, avec la multiplication d’ONG environnementales ou de lutte contre les inégalités sociales. L’émergence d’une classe moyenne a par ailleurs permis à davantage de Chinois d’interagir avec le reste du monde, en passant des vacances ou en faisant des études à l’étranger.


En vidéo: Tiananmen, les tanks contre la démocratie 

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