Un policier pour quatre migrants: cet incroyable ratio résume l’impasse dans laquelle se trouve l’Etat français face à l’augmentation du flux des clandestins cet été et au renforcement consécutif des effectifs de sécurité dans le périmètre Calais-Coquelles, entre port maritime, autoroute et entrée du tunnel sous la Manche. En visite sur place vendredi pour apaiser les esprits avant une manifestation à hauts risques des commerçants et des routiers lundi, le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, a confirmé que 2100 policiers et gendarmes sont désormais stationnés aux abords de la «jungle».

Selon les associations, entre 8000 et 10 000 migrants s’entassent dans cet immense bidonville parsemé de rues, avec cafés, restaurants, commerces de fortune dont les tenanciers doivent parfois payer des loyers de plusieurs centaines d’euros à des intermédiaires mafieux ou familiaux rarement identifiés. Il y a un an, juste après des émeutes survenues dans la «jungle» (divisée en quartiers éthiopiens, érythréens, afghans, kurdes, soudanais…), un millier de policiers la ceinturaient, pour l’essentiel disposés sur la bretelle de l’autoroute A16 qui surplombe le camp, et sur les routes qui y mènent. Le spectacle, aujourd’hui, n’a plus rien à voir.

Presque un millier de mineurs isolés

Entièrement démantelée au printemps, la partie sud de la «jungle» offre le spectacle d’un alignement de containers blancs réservés aux 1500 résidents enregistrés et contrôlés, en vue d’une réinstallation provisoire en France. Y séjournent la plupart des mineurs isolés, dont le nombre frôle le millier. La construction de ce camp en dur avait été accélérée après la condamnation de l’Etat par le Conseil d’Etat le 23 novembre 2015, en raison des conditions «inhumaines de séjour» des migrants.

Or il n’a rien réglé vu l’afflux estival, notamment via la nouvelle filière «italienne» de Menton-Vintimille, où le camp de migrants ouvert début juillet a été vite saturé. Plus de 20 000 clandestins ont été interpellés, puis refoulés vers l’Italie, dans la région montagneuse autour de Menton depuis le 1er janvier 2016. Entre 2000 et 3000, à l’inverse, auraient quand même réussi à rentrer dans l’Hexagone, puis à parvenir jusqu’à Calais, dans l’espoir de rejoindre «l’eldorado» britannique.

Augmentation des «attaques à la diligence»

Deux phénomènes aggravent aujourd’hui la situation dans le Calaisis, selon les habitants, qui réclament l’instauration d’une zone franche fiscale pour les entreprises locales afin de compenser le manque à gagner, lié à la raréfaction du transit touristique. Le premier est la recrudescence des «attaques à la diligence» en amont, bien avant l’arrivée des camions et bus au port maritime pour embarquer dans les ferrys. Chaque jour, des commandos de migrants tentent, parfois à 20 km de Calais, de monter à bord du flot incessant de véhicules lourds. Une épidémie «d’attaques» consécutive au renforcement des grilles (plus de quatre mètres de hauteur) autour du port.

Presque toutes les nuits, les environs de Calais sont plongés dans la lumière bleutée des gyrophares, ambiance prison à ciel ouvert. Ce qui n’empêche pas la recrudescence des pare-brise cassés, des caillassages de camions pour les forcer à s’arrêter, des cargaisons abîmées lorsque les bâches sont tailladées, des tentatives d’incursion dans les bus de passagers. En comparaison, la réorganisation réussie du camp de Grande-Synthe, près de Dunkerque, supervisé par les associations humanitaires, est une bien mince consolation.

Inquiétude après le Brexit

Le second motif de la détérioration du climat dans la «jungle» est à la fois l’échec des plans de réinstallation des migrants en France, et l’inquiétude que fait peser le Brexit britannique. Côté prise en charge, le problème le plus criant est posé par les adultes isolés qui, une fois accueillis dans d’autres centres d’hébergement, finissent souvent par revenir ici après avoir dépensé l’indemnité de départ d’environ 200 euros. D’autant que les conditions de séjour dans la «jungle» se sont améliorées, comme l’a noté en juillet 2016 la Commission consultative française des droits de l’homme…

Quand au Brexit, il est ici synonyme d’impasse. Depuis les accords de 2003 du Touquet, signés par un ministre de l’Intérieur nommé… Nicolas Sarkozy, la frontière britannique est à Calais moyennant une compensation financière très inférieure aux besoins. Londres a eu beau débloquer en mars dernier 22 millions d’euros, en plus d’une contribution annuelle de 5 millions, l’ardoise reste loin des coûts et des pertes économiques supportées par la France, évalués à environ 60 millions l’an dernier. Or plus l’affrontement politique entre Bruxelles et Londres se fait rude, moins les Britanniques paraissent disposés à faire le moindre effort.


Un abcès très politique

C’est la solution provocatrice que préconisent, sous le manteau, quelques élus du Front national: puisque les Britanniques ont décidé de se retirer de l’UE, pourquoi garder leur frontière de ce côté du «Channel»? A quand l’affrètement pour Douvres de ferries remplis de migrants de la «jungle»? A Londres, à son tour, de gérer cette plaie.

Ce détestable scénario dit une réalité: englué dans le Brexit, le Royaume-Uni sera un partenaire de plus en plus compliqué pour résoudre la crise migratoire aiguë dans le Calaisis. La réponse, à l’aube d’une campagne présidentielle française axée sur l’identité, la sécurité et… les flux migratoires, ne peut donc pas se résumer à la promesse de «démanteler par étapes» une jungle devenue un abcès humanitaire, social, économique et politique.

Premier acte, aussi difficile que ce soit: l’urgente obligation de réinstallation dans un camp de transit pour soulager Calais. La France n’a guère d’autre choix que d’ouvrir sur son territoire un premier grand camp de «déplacés», aux normes de l’ONU. Deuxième acte: un front européen commun face au Royaume-Uni. Accueillir au moins la moitié des migrants de Calais dans un camp sur le sol britannique serait absolument logique. Troisième acte: l’accélération du renvoi des illégaux dont les demandes d’asile ont été rejetées. Or Le Figaro affirme vendredi que ceux-ci ont baissé de 20% depuis janvier 2016.

Laisser Calais s’enfoncer dans la nuit des gyrophares tel un Guantanamo improvisé pour migrants est la pire des solutions. Le mieux serait que, sur cette douloureuse question, un cessez-le-feu politique permette d’agir, sous la surveillance par exemple d’une instance indépendante. Problème: trop de candidats, à droite comme à gauche, ont aujourd’hui, en France, intérêt à laisser purulent l’abcès de la «jungle».


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