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A Calais, Emmanuel Macron en président anti-migrants

Le chef de l’Etat français est en visite dans le Nord, épicentre de la crise des migrants. Avec un objectif: défendre les renvois des clandestins dans leur pays d’origine, ce que ses prédécesseurs ne sont jamais parvenus à vraiment mettre en œuvre

Natacha Bouchart a appris à se méfier des promesses de l’Etat. La sénateur-maire (Les Républicains, droite) de Calais sait en effet que les visites officielles peuvent s’avérer être de sacrés pièges. Celle d’Emmanuel Macron, qui passe sa journée de mardi dans le port français, n’échappe donc pas à la règle.

Lorsque, en septembre dernier, l’élue avait solennellement demandé au président français de se rendre sur place, pour constater le retour progressif de centaines de clandestins sur le site de l’ancienne «jungle» démantelée à l’automne 2016, le ton de son appel était clair: «Nous avons atteint un point de non-retour, expliquait-elle alors au Temps. L’insécurité est un problème quotidien. La collaboration avec les Britanniques n’est pas satisfaisante. Il faut s’attaquer aux racines du problème».

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Pour répondre à cette interpellation, dans cette région du Nord électoralement aux mains de la droite traditionnelle, mais où le Front national a une présence massive, le président français a choisi son moment. Il prépare sa visite au Royaume-Uni jeudi, pour un rituel sommet franco-britannique à Sandhurst près de Londres. Objectif: redire à ses interlocuteurs anglais leur part de responsabilité dans la situation de Calais, où un migrant afghan qui tentait d’embarquer clandestinement dans un camion en partance pour Douvres a récemment été retrouvé mort sur la rocade d’autoroute qui conduit au port, encadré par des grillages hauts de quatre mètres éclairés en permanence par de puissants projecteurs.

Durcissement de la politique migratoire dénoncé

Les Britanniques s’étaient notamment engagés, lors de l’évacuation de l’immense bidonville qu’était la «jungle», à accepter les mineurs isolés, avant de décréter unilatéralement une pause en février 2017. Or 400 jeunes seulement auraient été acceptés par Londres depuis que les forces de l’ordre ont obligé les milliers de migrants installés dans la région à accepter les offres d’hébergement disséminées dans des centres d’accueil à travers la France. Ces derniers avaient dans la foulée brûlé leurs campements provisoires dans les dunes, face à la mer, en contrebas de l’autoroute. Symboliquement, Emmanuel Macron débutera sa visite dans un nouveau centre d’accueil à Croisilles, au sud d’Arras, à la lisière de la Picardie dont il est originaire.

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Le sujet va bien au-delà de l’ex-«jungle». C’est toute la politique migratoire de l’actuel gouvernement que le président français cherche aujourd’hui à défendre, alors que les associations de défense des migrants dénoncent le durcissement des directives du Ministère de l’intérieur, qui permet en particulier aux agents préfectoraux de procéder à des contrôles d’identité dans les centres d’accueil. Mardi, plusieurs intellectuels et syndicalistes ont en outre adressé une lettre ouverte à Emmanuel Macron, publiée par le journal Le Monde et intitulée «votre politique contredit l’humanisme que vous prônez!».

Un projet de loi sur «l’asile et l’immigration», dont Emmanuel Macron a promis la refonte totale, est en débat au parlement. Y figurent des propositions telles que la création de plus de dix mille places d’hébergement, l’allongement à 90 jours de la durée possible de rétention administrative des clandestins, et surtout l’augmentation des expulsions. Car telle est bien la clef du dispositif, alors que le cap des 100 000 demandeurs d’asile (280 000 en Allemagne en 2016) a été franchi en 2017, soit une hausse de 17% sur un an selon l’OFPRA, l’organisme chargé de statuer sur les demandes. «L’Elysée a compris que la fermeté sur ce dossier se résume à un seul critère: la possibilité de renvoyer les migrants clandestins déboutés de leurs droits, explique un conseiller de l’OFPRA. Tout part de là: est-on, ou non, capable aujourd’hui de mettre en œuvre ce que nos lois exigent?»

Des renvois «à deux vitesses»

La question des expulsions de clandestins déboutés est un serpent de mer en France, comme dans beaucoup d’autres pays d’accueil européens. Selon les chiffres du Ministère de l’intérieur, plus de 26 000 individus ont été, en 2017, renvoyés vers leur pays d’origine. Mais ces statistiques sont trompeuses. La plupart d’entre eux sont issus de trois pays: l’Afghanistan, l’Albanie et les Brésiliens entrés clandestinement… en Guyane. Quid des autres pays d’origine, pourvoyeurs du plus grand nombre de demandes d’asile en 2017: Soudan, Guinée, Côte d’Ivoire et République démocratique du Congo? Quid des faux réfugiés syriens, souvent originaires d’Irak, de Turquie, du Pakistan ou du Bangladesh? Pascal Brice, le directeur de l’OFRA, reconnaissait l’an dernier que ces renvois «à deux vitesses» sont le problème «le plus sérieux», tandis que son organisme multiplie les efforts pour accélérer le traitement des demandes. 43% des dossiers traités par l’OFRA en 2017 ont abouti à un statut de réfugié ou à une protection subsidiaire. Avec des pics pour les ressortissants de pays jugés les plus dangereux comme la Syrie (95%), l’Afghanistan (83%) ou le Soudan (60%).

Le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb est le premier visé par les associations de défense des migrants qui reprochent à l’ancien maire socialiste de Lyon une ligne «dure» digne de la droite. La réalité, pourtant, démontre que le dossier est empoisonné. Rien qu’en Ile-de-France, autour de Paris, 120 bidonvilles de migrants sont recensés par les travailleurs sociaux. Le centre d’hébergement d’urgence de La Villette a vu passer, en 2017, plus de 40 000 personnes pour y dormir. Et le risque souvent évoqué d’un reflux vers les métropoles des migrants disséminés en province commence à se faire sentir.

Le plus grand nombre des migrants – 40 000 en 2016 – arrivent en France après avoir déposé leur demande d’asile dans un autre pays de l’espace Schengen-Dublin

Les autorités françaises justifient leur intention d’augmenter les expulsions pour atteindre aussi les quotas de réinstallation demandés par l’Union européenne – 30 000 migrants devaient être, fin 2017, réinstallés en France en provenance des «hotspots» européens, seuls 5000 l’ont été. Or Emmanuel Macron s’est engagé à promouvoir les centres de tri et d’accueil des réfugiés dans les pays de départ, comme en Libye: «On bute toujours sur le même obstacle poursuit le conseiller anonyme de l’OFRA. Comment parler d’une politique d’asile si l’on ne peut renvoyer personne?»

Négocier des accords de retour

La question du renvoi est de surcroît kafkaïenne. Le plus grand nombre des migrants – 40 000 en 2016 selon le Ministère de l’intérieur – arrivent en France après avoir déposé leur demande d’asile dans un autre pays de l’espace Schengen-Dublin (Italie, Grece, Allemagne…), ce qui justifie normalement leur renvoi vers ces pays pour compléter le traitement de leur demande. Mais seules 10% de ces personnes ont été reconduites aux frontières en 2017, et les pays européens en question ne font rien pour favoriser leur retour.

Un autre contingent a transité par la Turquie avec laquelle un accord de rapatriement a été signé par la Commission européenne au printemps 2016, dont la mise en œuvre fonctionne au ralenti. Dernier groupe enfin: celui des migrants arrivés des pays d’Afrique ou du Maghreb, avec lesquels la négociation d’accords de retour a toujours été incroyablement compliquée. Le gouvernement français n’exclut pas, comme le candidat de droite François Fillon l’avait proposé durant la campagne présidentielle, de lier les aides à la coopération à l’acceptation du retour des migrants déboutés. Mais pour l’heure, rien de concret n’a été entériné. Difficile, dans ces conditions, de trouver une de ces solutions «efficaces» dont Emmanuel Macron veut faire la marque de fabrique de son quinquennat, face à une opinion divisée entre la nécessité de l’accueil, et la non-application des règles de droit.

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