«Ce qu'il faut, c'est empêcher les migrants de venir échouer ici. Après, lorsqu'ils sont dans les parages, c'est ingérable.» Alors que le ministre français de l'Intérieur Gerard Collomb vient d'annoncer l'ouverture urgente de deux nouveaux centres d'accueil dans les parages, à Troisvaux et Bailleul, Natacha Bouchart fulmine. La sénateur-maire de Calais s'est fait connaitre du monde entier durant les longs mois de présence dans sa commune de la «jungle», l'un des plus grands campements improvisé de migrants en Europe, détruit par les autorités en octobre 2016. Bientôt un an après, la revoici accusée par les organisations humanitaires, et visée par un arrêt du Conseil d'Etat.

Reportage à l'époque des taudis: Calais, la nuit de la «jungle»

Refus d'une injonction de justice

Saisie par les ONG, la plus haute instance juridique française a imposé vendredi, dans un arrêt, l'installation de points d'eau et de sanitaires dans sa commune, pour les migrants revenus en nombre dans l'espoir d'y traverser la Manche et de se rendre en Angleterre. Refus immédiat. «Cette décision est une injustice pour les Calaisiens. En l’absence de politique nationale et européenne offrant une solution globale de maîtrise de l’immigration, la ville ne donnera pas suite aux injonctions», a riposté l'élue dans un communiqué.

A ce propos: Le gouvernement sommé par le Conseil d’Etat d’installer des points d’eau et des sanitaires à Calais

Dans les rues, le retour des tensions

Ambiance. Dans les rues de Calais, entre les cohortes de véhicules des touristes britanniques venus passer l'été sur le continent, le retour des tensions est évidente. Des jeunes migrants, le plus souvent célibataires, maraudent dans les faubourgs à vélo ou à pied. Ils squattent les contreforts des dunes, face à la mer. Ils se planquent à proximité des derniers parkings «ouverts» aux poids lourds, avant que ceux-ci ne s'engagent sur l'inaccessible voie rapide à destination du port, protégé par des grillages de quatre à cinq mètres de hauteur.

Leur but reste le même: se ruer dans une remorque mal fermée, ou profiter de la complicité d'un chauffeur d'Europe de l'Est moyennant finance. Selon la préfecture, plus de 17 000 tentatives de ce genre ont été recensées depuis janvier 2016, soit pour accéder à l'Eurostar, soit pour se cacher dans un poids lourd à destination des ferries. Face à eux: près de 1200 policiers et gendarmes mobiles, accusés de violences récurrentes par un rapport récent de Human Rights Watch. Un face à face devenu rituel pour les forces de l'ordre dont, en un an, presque toutes les unités d'interventions ont passé plusieurs semaines «sur le front du Calaisis».

Un problème géographique, mais aussi un échec du gouvernement

L'abcès de Calais reste avant tout dû à la géographie, puisque la ville est un point de passage obligé vers le Royaume-Uni. Mais il trahit surtout l'échec de la tentative du gouvernement français de disperser les migrants dans tout le territoire. Après la destruction de la jungle, près de six mille personnes ont été réinstallées à travers la France, dans des «centres d'accueil et d'orientation» ouverts à la va-vite et tenus à bout de bras par des associations.

Problème: ce qui s'est avéré possible pour les couples et les familles a le plus souvent raté pour les célibataires, tentés de rejoindre rapidement les métropoles. Autre souci: le besoin durable d'un entourage motivé, du côté des associations locales. A Grenoble, le collectif Accueil Demandeurs d'asile estime «qu'il faut au moins quatre familles françaises mobilisées» pour réussir l'insertion d'un migrant, tant les démarches restent longues.

La promesse d'Emmanuel Macron

L'appel du président Emmanuel Macron, qui a promis la semaine dernière de «ne plus avoir de migrants dans les rues d'ici la fin de l'année» laisse donc perplexe: «La dissémination de ces jeunes, car ce sont le plus souvent des moins de trente ans, n'est qu'une solution en surface», juge Martine, une volontaire grenobloise rencontrée il y a quelques jours en marge du Festival du journalisme vivant de Couthures. «On bute de suite sur l'absence de travail légal disponible pour eux, et sur leur fuite immédiate dans la nature si leur demande d'asile est refusée.»

Les images des centaines de migrants qui maraudent dans les rues de Calais, ou celles de la porte de la Chapelle à Paris, transformée en immense squat jusqu'à son évacuation début juillet par la police, révèlent l'impasse. Les statistiques, actualisées le 11 juillet dernier, disent l'ampleur du problème. Sur 85 726 demandes d'asile (dont 78 371 premières demandes) reçues en 2016 par l'Office de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), 70 319 ont été traitées et 26 499 acceptées, soit au titre de l'asile, soit au titre de la protection subsidiaire (temporaire).

Il n'existe aucun dispositif de renvoi

Quid des 60 000 migrants déboutés? «Personne n'en parle, mais la plupart des migrants de retour à Calais ont été déboutés et devraient logiquement quitter le pays explique un collaborateur de la mairie. Sauf qu'aucun mécanisme n'existe, au niveau français ou européen, pour s'assurer du renvoi de ces gens.»

Le cycle est  dès lors infernal. Ceux qui avaient été évacués de Calais y reviennent, parce qu'ils connaissent les lieux. Ils se retrouvent face aux mêmes policiers. «On demande à la police de gérer le flux de migrants, c'est intenable explique Pierre Henry, directeur général de France Terre d'Asile, présent dans le passé dans la «jungle» aux cotés de l'association «la vie active» qui gérait le centre social Jules Ferry, au cœur de la «jungle». Human Rights Watch s'inquiète de la recrudescence de violences. Le Ministère de l'intérieur a démenti. Mais l'absence de solutions et le délitement sont évidents, comme l'a prouvé l'incendie (que beaucoup estiment criminel) du camp de la Linière à Grande Synthe, près de Dunkerque, en avril. Très engagé, le maire de la ville, Damien Carème, a renoncé à ouvrir le site dont Médecins sans frontières était partenaire.

La crainte d'une nouvelle «jungle»

Comment en sortir? L'idée d'Emmanuel Macron d'ouvrir des «hotspots» européens en Libye, pour y trier les demandeurs d'asile, soulève plus de questions qu'elle n'en résout. Selon les chiffres officiels, les trois premiers pays pourvoyeurs de migrants en France étaient en 2016 le Soudan (5897), l'Afghanistan (5646) et Haïti (4927).

La route libyenne, via la Méditerranée, n'est qu'une des voies d'accès. Et comment s'assurer que, vu la déliquescence de l'Etat local, les candidats au départ accepteront l'éventuel rejet de leur demande? A Calais, l'inquiétude de voir s'enraciner une nouvelle «jungle» – face à un Royaume Uni d'autant moins prêt à prendre sa part du fardeau qu'il constitue un levier dans les négociations en cours sur le Brexit – a toutes les raisons d'être.

Lire également: L’Italie, sur tous les fronts de l’immigration