Sur les murs de l’humble sous-préfecture de Calais, dans le Nord de la France, des affiches recensent les espèces dont la chasse est encouragée: lapins de garenne, pigeons ramiers, sangliers… Mais c’est la traque d’un autre gibier qu’ont lancée jeudi les autorités: celle des immigrés clandestins qui stationnent par centaines dans la ville, et sont devenus un symbole criant de l’échec des politiques européennes d’immigration.

Ministre en déplacement

En un an, le nombre de clandestins désireux de passer en Grande-Bretagne depuis Calais aurait doublé, pour atteindre environ 800 personnes. Les 7 et 17 mars, des bagarres générales ont opposé Afghans et Africains sur les quais de la ville. Ces derniers mois, un homme est mort dans une rixe et un cadavre a été retrouvé dans le tunnel sous la Manche, pourtant protégé par des barbelés tranchants.

Jeudi, lors d’un déplacement à Calais, le ministre de l’Immigration, Eric Besson, a annoncé la multiplication d’«opérations coup de poing» contre «ces filières qui sont devenues de véritables mafias locales». Il a dénoncé la présence d’une «mosquée de fortune», qui trahit selon lui «la volonté d’enracinement de ces réseaux».

Le premier raid policier a eu lieu mardi dans la «jungle», un bois où près de 500 migrants vivraient dans des campements improvisés. «La jungle devra avoir disparu avant la fin de l’année», a annoncé Eric Besson. Certains migrants se sont déjà regroupés dans des lieux plus discrets, bâtiments abandonnés, petits bois à la périphérie de la ville ou aires d’autoroutes perdues en pleine campagne.

Pour les autorités, Calais est stratégique à double titre. La ville – cruellement décrite par Michel Houellebecq comme un lieu sans âme où «presque tout le monde est saoul» le samedi soir – offre un point de passage idéal vers la Grande-Bretagne, en raison du tunnel sous la Manche et des ferries dont les silhouettes massives dominent le port.

En 2002, Nicolas Sarkozy avait forgé son image de pourfendeur de l’immigration illégale en fermant le centre de Sangatte, à côté de Calais, où séjournaient plus de 2000 clandestins. Mais depuis, malgré une politique d’immigration restrictive – quelque 30 000 clandestins ont été expulsés l’an dernier – le phénomène est loin d’avoir disparu. Depuis cinq ans, les autorités britanniques affirment avoir intercepté 1000 passages illégaux par mois en moyenne. La grande majorité des migrants finissent pourtant par passer.

Selon la police française, le «marché» des trajets clandestins vers l’Angleterre – facturés 500 à 1500 euros – serait tenu par cinq groupes: Afghans pachtounes et hazaras, Kurdes, Soudanais et Erythréens. Ils se sont partagé les sites d’abordage des camions, dont les portes arrière, une fois forcées, permettent de gagner la Grande-Bretagne. Certaines familles afghanes déboursent parfois 12 000 euros pour organiser le long périple qui passe en général par l’Iran, la Turquie, Patras, Paris puis Calais.

Business florissant

«Ce trafic génère une quantité d’argent très, très importante», expliquait jeudi Sébastien Alvarez de l’Ocriest, une unité chargée de lutter contre l’immigration clandestine. A l’appui de ses dires, ce commissaire a dévoilé un extrait d’écoute téléphonique, datant de décembre dernier, où un passeur kurde se plaint d’avoir perdu 160 000 euros lors d’un contrôle de police. «La catastrophe», gémit cet homme prénommé Hamal, qui précise tout de même posséder déjà deux grandes maisons au Kurdistan.

Fait embarrassant pour les autorités, ces filières sont aujourd’hui visibles en plein Paris. Près de la gare de l’Est, des petits groupes d’Afghans arpentent les rues, s’orientant à l’aide de papiers couverts de caractères persans. On les dirait vêtus d’une sorte d’uniforme, où dominent jeans criards et baskets bon marché. Ils consultent les nouvelles du pays dans les cybercafés, fredonnent des chansons pop afghanes, et guignent parfois d’un air envieux les assiettes des clients attablés aux terrasses des restaurants voisins.

Y aura-t-il un jour une solution au problème? Hier, les policiers français ont évoqué la nécessité de conclure un «accord diplomatique équilibré» avec l’Afghanistan, pour que ce pays accepte de reprendre ses ressortissants. Une perspective que tous savent encore très lointaine.