Ils ont planqué leurs vélos dans un bosquet, au croisement de la rue des Dunes qui, à Calais, relie le faubourg du même nom à la zone industrielle portuaire, sur laquelle l’ex-«jungle» est venue se greffer. Changement radical d’ambiance mercredi soir, alors que le démantèlement de cet immense bidonville de migrants accouche d’une épaisse fumée âcre, fruit des multiples incendies de cabanes en planches, bâches et autres combustibles.

Ratissage policier

Lundi et mardi, Hidjaz et Faisal, deux jeunes adultes pakistanais originaires de Peshawar, ont pédalé pour faire leurs repérages. Sac au dos, passant devant les cordons de CRS, ils ont rodé aux alentours de Calais pour dénicher un endroit où se cacher lorsque leur «jungle» ne sera plus que cendres. Mission accomplie: sur un bout de terrain vague caché par des buissons, les deux hommes et trois compagnons afghans sont venus, avant que la nuit ne tombe, déposer leurs ballots. Ils savent que, désormais, la police va ratisser les environs. D’où l’importance de leurs vélos récupérés, voici quelques mois, auprès d’une organisation caritative anglaise: «On peut encore partir et les semer, explique Hidjaz, le portable verrouillé à l’oreille, en train de prétendument parler à un cousin «anglais». La «jungle» est peut-être finie. Mais nous, on peut encore tenir si on s’éloigne.»

Philippe Bailly tient la charcuterie de la rue Mollien, l’un des axes routiers entre la «jungle» et le centre-ville de Calais. Il observe le même manège depuis le début de la semaine. «J’en ai compté plusieurs dizaines, explique-t-il. Soit en groupes, soit tous seuls. Ils se comportent déjà comme des fugitifs car ils savent qu’après en avoir fini avec le camp, la police va tenter de les appréhender.»

Quelques minutes passent et une poignée d’échappés apparaît, au coin de la rue Buffon voisine. On se dirige vers eux. Trois Soudanais du Darfour. Un Erythréen. Un rapide regard vers les poubelles du supermarché Lidl, pour voir s’ils ne peuvent pas récupérer un peu de provisions. Direction l’autoroute A16, pourtant protégée par d’imposants grillages de 4 mètres, un dispositif policier, et des projecteurs lumineux pour éclairer ses abords durant la nuit. Peu de chances que cette fuite de la dernière chance soit la bonne. Mais au bout du fil, un passeur dont ils ne veulent pas donner le numéro leur dit de persévérer.

Le face-à-face va durer

Des chauffeurs de poids lourds sont, paraît-il, complices. Vrai? Faux? «Les prix montent et c’est ce que veulent ces mafieux, s’énerve Eric, un policier en civil en train de sillonner la jungle avec quatre collègues. Armes bien visibles en bandoulière. Jeans et baskets dans la boue de l’automne. L’escouade de flics montés de Paris marche sur les immondices qui jonchent le sol. Tous le savent: leur face-à-face avec les migrants est loin d’être terminé.

La réalité de Calais est ainsi depuis que le démantèlement du camp a commencé lundi à l’aube, encadré par près de 2000 policiers. D’un côté, face aux caméras regroupées juste à côté de la zone de triage et de stationnement des bus, le déploiement de forces de sécurité, humanitaires et administratives pour embarquer les milliers de migrants volontaires pour être «mis à l’abri», la terminologie officielle pour désigner leur envoi dans l’un des 450 centres d’accueil mobilisés en France. De l’autre, sous les yeux des Calaisiens inquiets, des escouades d’hommes à vélo, ou à pied, résolus à tenter encore leur chance.

L’arrivée mercredi dans la «jungle» d’une équipe du ministère britannique de l’Intérieur a en plus attisé les rumeurs et les faux espoirs. Personne ne veut croire que seuls une partie des 1300 mineurs, et les ultimes femmes isolées, seront acceptés par Londres: «Ceux qui resteront auront peut-être une dernière chance, rumine Hidjaz. On ne va pas tout laisser tomber comme ça.»

Les autorités françaises admettent le casse-tête. A l’entrée du centre de containers construit sur la partie sud de la «jungle» où sont encore logés la plupart des mineurs, un volontaire de France terre d’asile distribue Jungle News, la feuille A3 photocopiée sur laquelle sont données les indications pratiques pour les départs. Coup de vent. Le sable des dunes se mêle à la fumée du plastique calciné. Des monceaux de sacs et de détritus crament derrière nous, à ciel ouvert. Parterre, les messages de la préfecture en six langues (français, arabe, anglais, éthiopien, turc, ourdou) nagent dans une flaque. Comment s’assurer que la page de la «jungle» sera tournée pour de bon? «Il faut regarder l’ampleur des départs (officiellement plus de 5000 depuis lundi), commente le volontaire. Les récalcitrants sont très minoritaires.»

Magouille

On quitte le camp décimé par les flammes pour rejoindre Hidjaz et les siens. Coïncidence: un chauffeur routier letton, qui se dit perdu, a justement garé son semi-remorque a proximité de leur refuge. Embarrassé par notre arrivée, celui qui dit s’appeler Viktor nous montre, sur un bout de papier, l’adresse et le nom de la compagnie qu’il est supposé livrer rue des Garennes, a l’entrée de la «jungle». Or rien ne correspond. Magouille? «Ces types se font plusieurs milliers d’euros en faisant croire aux migrants qu’ils vont les faire passer. En réalité, ils les déposent souvent ailleurs, au milieu de nulle part», lâche l’un des CRS posté à l’aplomb du grillage, sur la bretelle autoroutière qui domine la «jungle» telle une crête imprenable. A moins que… «En fait, pas mal de migrants veulent maintenant descendre vers Paris, poursuit notre interlocuteur de France terre d’asile. Ils préfèrent attendre là-bas que dans des villes où ils ne connaîtront personne.»

Au milieu de l’ancienne rue principale de la «jungle», occupé par des boutiques et des restaurants de fortune, un cameraman d’origine africaine de Reuters explique en anglais à un groupe de Sud-Soudanais qu’ils peuvent, s’ils le veulent, demander à partir ensemble en Auvergne ou en Bourgogne. Regards perdus. Leurs vêtements puent la suie. L’un d’eux s’éloigne, puis revient son vélo en main. Une couverture, trois anoraks et une toile de tente sont harnachés dessus. Tous regardent s’éloigner l’un des derniers bus de la journée, escorté par trois motards. Direction Dijon. En rigolant, l’homme à la bicyclette nous propose un selfie devant ce qui reste de l’une des échoppes, le «British Hostel». A la peinture, sur un bout de bâche, des militants «No Border» – désormais interdits de site par la police – ont écrit un rageur Never Give up («ne renoncez jamais!»)


Réinstallation. Le pari de la «mise à l’abri»

Le terme est choisi, répété comme un remède. «Mise à l’abri» plutôt que déplacement, ou évacuation. «Nous expliquons aux migrants qu’ils seront protégés. Et ils le comprennent, surtout à l’approche de l’hiver», explique une fonctionnaire de la préfecture du Pas-de-Calais.

Les chiffres sont tout aussi flous. Mercredi soir, un millier de migrants restaient officiellement sur le site dévasté par 40 départs de feu, surveillés par les pompiers. Des incendies mal perçus par les Calaisiens qui redoutent de voir l’ex- «jungle» demeurer un dépôt d’ordures à ciel ouvert. Peu de bulldozers à l’œuvre pour l’heure. L’énergie est consacrée aux quelque 450 centres d’accueil, où le pari sera de faire rester les hommes seuls, de loin les plus nombreux, durant le traitement de leur demande d’asile.

L’administration estime que 80% de ces demandes seront acceptées. La «mise à l’abri» – qui inquiète beaucoup d’élus mais permet de traiter des petits nombres d’individus par localité – devrait en fait aboutir à ce que la plupart de ces migrants restent en France.

(Richard Werly)