Cette fois-ci, ils furent plus de 10 500 à recevoir du Comandante leur titre de propriété. Lundi dernier, le président nicaraguayen Daniel Ortega a régularisé à Managua des terrains occupés de façon sauvage par des familles pauvres, un de ses programmes sociaux les plus médiatisés. En chemise et jeans, l’ancien guérillero a souhaité l’avènement «d’un Nicaragua plein de christianisme, de socialisme et de solidarité».

Ce programme acrobatique devrait lui permettre de se faire réélire ce dimanche à la tête du pays de 5,8 millions d’habitants, face à une droite divisée. Sans lui assurer la majorité absolue, les sondages lui donnent 18% d’avance sur son premier adversaire, le patron de radios Fabio Gadea, assez selon la loi pour éviter un second tour.

Après avoir gouverné le pays de 1979 à 1990, période de guerre et de privation face aux Contras financés par Washington, l’ex-révolutionnaire et tombeur du dictateur Somoza a tout fait pour recentrer son image au cours de trois campagnes perdues. Il a successivement enfilé des chemises roses pour nuancer le rouge et noir de la guérilla sandiniste, remplacé les chants guerriers par des reprises des Beatles, et s’est adjoint les services en campagne d’un cardinal, Miguel Obando, après s’être rallié à l’interdiction totale de l’avortement. Parallèlement, il a négocié son soutien au président conservateur corrompu Arnoldo Alemán (1997-2002) en échange d’un abaissement à 35% du pourcentage de votes nécessaires pour être élu président. Au cours de la mue, de nombreux sandinistes ont abandonné les files du parti, le «Frente»; mais la stratégie a finalement permis à ce «politicien habile et très calculateur», selon les mots d’un diplomate européen, de retrouver le pouvoir par les urnes en 2007.

Depuis, le dirigeant a confirmé son pragmatisme. Son adhésion au bloc «socialiste» du président vénézuélien Hugo Chavez lui a donné accès à une aide de près de 450 millions de pétrodollars par an. Gérés de façon opaque par ses proches, ils n’en ont pas moins permis de financer le retour de la gratuité pour les plus pauvres dans l’éducation et la santé, la distribution de matériaux de construction, une prime pour 136 000 fonctionnaires… Une manne bienvenue alors que 45% des habitants vivent toujours dans la pauvreté. A Managua, des familles s’entassent dans les ruines de bâtiments du centre, abandonnés après un tremblement de terre en 1972, ou dorment sur des cartons dans les bidonvilles de tôles. Nombre de ceux-là guettent les distributions de zinc offert par le Venezuela pour se faire un toit, et espèrent que le Comandante nicaraguayen les perpétuera. «Nous voulons plus de maisons, et du travail», a raconté dans une de ces queues un électeur sandiniste, soudeur sous-payé, interrogé par la presse locale.

S’il adhère au discours enflammé de Caracas, Ortega se garde bien d’imiter ses nationalisations tous azimuts. L’ex-communiste a entamé une lune de miel avec le patronat, qui avait soutenu son adversaire libéral en 2007. «Les relations entre le secteur privé et le gouvernement n’ont jamais été aussi bonnes», a relevé René González, ex-dirigeant de la chambre de commerce nicaraguayo-américaine. Le pays est abonné à une croissance modeste mais supérieure à celle de ses voisins, notamment grâce à ses exportations.

Le président n’a pas révoqué le traité de libre-échange avec les Etats-Unis et a multiplié les pactes avec d’autres pays… pour le plus grand profit du réseau grandissant de ses entreprises familiales, qui contrôle entre autres une demi-douzaine de radios. «Aujourd’hui, Daniel Ortega accumule du pouvoir économique et en viendra à faire concurrence aux entrepreneurs», pronostique Maria López, de l’Université Centraméricaine.

Les soupçons de clientélisme sont légion, tant dans ces négoces qu’au sein de l’administration. La réélection immédiate, interdite par la Constitution, n’a été autorisée pour Ortega que grâce à une manœuvre de juges désignés par le «Frente». Pendant la campagne, des émeutes ont eu lieu dans le nord du pays pour protester contre d’inexplicables retards dans l’attribution de papiers d’identité permettant de voter. Le spectre des élections municipales de 2008, qui a vu une victoire sandiniste entachée d’accusations de fraudes, plane à nouveau: l’Organisation des Etats américains s’inquiète de l’absence de pluralisme dans les jurys scrutateurs de dimanche.

Les critiques ne perturbent pas Ortega: son influente épouse et conseillère l’assure, il sera réélu dimanche «avec l’aide de Dieu et du Peuple».