Reportage

La Californie au pain sec, mais sans eau

Le gouverneur de cet Etat de la côte Ouest des Etats-Unis a imposé des réductions de la consommation d’eau. Les agriculteurs sont inquiets quant à leur avenir. Le modèle californien a-t-il atteint ses limites?

La Californie au pain sec, mais sans eau

Reportage Le gouverneur de cet Etat de la côte Ouest des Etats-Unisa imposé des réductions de la consommation d’eau

Les agriculteurs sont inquiets quantà leur avenir

Le modèle californien a-t-il atteint ses limites?

Au pied des montagnes Tehachapi dont les plus hauts sommets culminent à 2400 mètres d’altitude, la Central Valley, une vaste bande de terre plus grande que la Suisse s’étend sur 720 kilomètres du nord au sud de la Californie. Dick Porter, président de Porter Citrus, y cultive des oranges. En observant le ciel bleu et le soleil généreux de cette fin avril, il est songeur. «Ici à l’est de Bakersfield, nous avons sans doute la meilleure terre agricole du monde pour cultiver oranges, amandes, pistaches, vigne ou encore carottes. Mais Mère Nature joue avec nos nerfs. Nous devons nous battre pour maintenir nos cultures en vie.» La Central Valley est le grenier de l’Amérique. 85% des carottes consommées par les Américains viennent de là. Les amandes produites ici représentent 83% de la production mondiale et les pistaches 45%. La sévère sécheresse qui accable la Californie menace un marché agricole californien de 400 cultures évalué à 50 milliards de dollars.

La Californie est pourtant habituée aux pénuries d’eau. Mais quatre ans de précipitations insuffisantes, de neiges de plus en plus rares sur les sommets de la Sierra Nevada et des températures anormalement élevées font de cet épisode climatique l’un des plus déstabilisants qu’ait connus le Golden State. Jusqu’ici, il est toujours parvenu à répondre à de telles crises grâce à un pragmatisme marqué et à la technologie. La Californie est dotée d’une impressionnante infrastructure hydraulique: quatre immenses aqueducs, le Los Angeles et le California Aqueducts, le Hetch Hetchy et le Central Valley Project.

Mais la sécheresse et les effets des législations environnementales plus sévères comme la loi sur les espèces menacées (Endangered Species Act) ont changé la donne. L’eau de pluie alimentant le fleuve Sacramento ne peut plus être puisée comme avant pour l’irrigation. Elle doit servir en priorité à alimenter le delta de Sacramento afin de sauver des espèces de poissons. Jay Lund, professeur d’ingénierie environnementale à l’Université de Californie est critique. La Californie n’a pas tiré les leçons des sécheresses de ces vingt dernières années. «On n’a pas de vision claire des ressources dont l’Etat dispose.» La raison? Ingénieur en chef auprès de la Sonoma County Water Agency, James Jasperse a son explication: «Le système de gestion de l’eau est très fragmenté et parfois très provincial.» Et le cultivateur Dick Porter de renchérir: «Certaines lois datent de l’époque espagnole. L’eau est fournie par l’Etat fédéral, l’Etat de Californie et des particuliers. Il y a des gens qui ont des droits anciens (senior) d’accès à l’eau datant de plus d’un siècle, d’autres des droits plus récents (junior). Les derniers venus ont beaucoup moins de chance que les autres.»

Avec l’acuité de la sécheresse, les tensions entre acteurs publics, agricoles et environnementaux augmentent, rappelant Chinatown, le film tourné par Roman Polanski en 1974 traitant de la mafia des droits à l’eau à Los Angeles. Producteur d’amandes à Bakersfield, Ricky Wegis ne s’en cache pas. «Quand on trouve une nouvelle source d’eau, on tend à garder le silence.» Directeur du Rosedale-Rio Bravo Water Storage District, l’une des 400 instances publiques censées réguler l’utilisation de l’eau, Eric Averett tire la sonnette d’alarme: «Le niveau des nappes phréatiques dans la Central Valley n’a historiquement jamais été aussi bas. Personnellement, je serais en faveur du modèle australien. Pour répondre à une sécheresse qui a duré une décennie, l’Australie a annulé tous les droits à l’eau et les a réalloués en fonction des réels besoins environnementaux, agricoles et urbains.»

L’orange favorite de Dick Porter, c’est la navel, mais il cultive aussi la satsuma, dont les Asiatiques sont très friands. 60% de sa production sont exportés. Le patron de Porter Citrus s’estime chanceux: «A l’ouest de la vallée, certains cultivateurs sont en train d’arracher leurs cultures.»

La pression des politiques pour gérer la crise irrite Dick Porter: «Je croyais que j’étais agriculteur. J’ai plutôt l’impression d’être un bureaucrate tant je dois remplir de formulaires pour documenter dans l’extrême détail l’usage qu’on fait de l’eau.» Il n’aime pas trop les écologistes non plus. Pour lui, la difficulté est de prévoir l’avenir. Ses cultures sont des investissements à long terme. Il faut cinq ans pour qu’un oranger commence à produire et huit ans pour avoir un retour sur investissement. Ce sont pourtant la culture des oranges, des amandes et des pistaches qui ont désormais le plus la cote. La culture des légumes devient moins rentable et a commencé à être remplacée voici une quinzaine d’années.

Ces dernières semaines, les médias nationaux ne cessent d’attribuer à l’agriculture, qui représente moins de 3% du PIB de l’Etat, 80% de la consommation d’eau. Or la réalité semble plus complexe: 10% reviennent aux zones urbaines, 40% à l’agriculture et 50% à «l’environnement» pour préserver les écosystèmes des fleuves et rivières notamment. «La sécheresse n’est pas climatique, elle est politique», relève Ricky Wegis, qui produit 7200 tonnes d’amandes par an. L’an dernier, il n’a obtenu que 5% de l’eau que l’Etat était censé lui fournir. Cette année, il est contraint de forer lui-même une dizaine de nouveaux puits. D’autres agriculteurs n’ont pas cette chance, devant attendre jusqu’à trois ans la venue d’entreprises de forage débordées par une demande exponentielle.

Ce que Ricky Wegis craint le plus, hormis le mois d’août où la température va grimper jusqu’à 44 degrés, c’est la pleine mise en œuvre d’une nouvelle législation «historique», le Groundwaters Act, qui va, pour la première fois, imposer une régulation de la gestion des nappes phréatiques. Il craint aussi un décret d’urgence qui le contraindrait à arracher 20% de ses cultures. Pour l’heure cependant, les affaires tournent à plein régime. Le marché mondial de l’amande connaît une croissance de 9%. La prospérité du secteur irrite une partie des Californiens qui fustigent une activité nécessitant un gallon (3,78 litres) d’eau pour une amande. «On colporte de fausses vérités, rétorque Ricky Wegis. Les résidus issus des amandes sont des produits annexes servant à nourrir le bétail.» Chacun tente de se justifier. «Si la situation s’aggrave, avertit Ricky Wegis, il y aura de plus en plus d’agriculteurs qui renonceront à cultiver et préféreront vendre leurs droits d’eau.»

Les problèmes de l’agriculture californienne, qui couvre 25% des besoins alimentaires des Etats-Unis, sont à la mesure du doute qui s’immisce dans les esprits. Le modèle de croissance californien a-t-il atteint ses limites? Jusqu’ici, l’eau coulait de source, si l’on ose dire, et était une part de l’identité et un moteur de l’extraordinaire développement de la Californie. Septième économie mondiale avec un PIB de 2200 milliards de dollars, cette dernière a doublé sa population depuis 1960 pour atteindre un peu moins de 40 millions d’habitants aujourd’hui. A la même époque, 6,4 millions de personnes travaillaient dans le Golden State. Ils sont aujourd’hui 18,9 millions.

City Manager de la très touristique Palm Springs, 50 000 habitants permanents, David Ready en est convaincu. Sa ville vit de sa réputation d’oasis au cœur du désert. Elle passe pour être une grosse consommatrice d’eau avec près de 800 litres par jour et par habitant. La verdure fait partie de son image. Mais, explique David Ready, «nous prenons des mesures agressives. Nous remplaçons toutes les bandes de verdure menant vers le centre-ville par des plantes désertiques. Nous allons économiser ainsi 17 millions de litres par an. Nous incitons les habitants à transformer leur jardin de la même manière. On leur offre de couvrir 50% des coûts.» Un projet de 4 millions de dollars vise aussi à transformer l’aéroport, dont la végétation exhibait encore voici peu une luxuriance presque indécente. Depuis que le gouverneur Jerry Brown a imposé des réductions de 25 à 36% de la consommation d’eau dans bon nombre de villes, les initiatives volontaires se multiplient. Dans la Silicon Valley, Google et Facebook se mettent à la page, transformant leur campus en espaces plus «durables».

«Nous assistons à une révolution culturelle, conclut David Ready. Il y a cinq ans, si on avait dit à nos concitoyens qu’on allait supprimer les platebandes de fleurs, ils auraient fortement résisté. Maintenant, ce sont les moteurs du changement. Car ils ont conscience que c’est la survie de Palm Springs qui est en jeu.» Même la dizaine de terrains de golf de la ville et la centaine de la vallée se mettent à la page. Ils seront désormais arrosés à l’eau «grise», partiellement recyclée.

Photos: New-York Times & EPA

«Nous assistons à une révolution culturelle. Les citoyens de Palm Springs ne résistent plus au changement»

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