Taïwan dispose de l’une des plus importantes flottes de pêche au monde et joue donc un rôle central dans la chaîne d’approvisionnement internationale des produits issus de cette industrie. L’Etat insulaire est le deuxième pays au monde en termes de bateaux circulant en haute mer. Parmi eux, des palangriers, chalutiers ou senneurs pour attraper des thons, calmars ou encore balaous du Pacifique. Seulement, les méthodes de travail employées à leurs bords sont décriées depuis une dizaine d’années par plusieurs organisations internationales. La dernière en date: le Département du travail américain.

En 2020, Washington a pour la première fois inscrit les poissons pêchés en eaux profondes par les flottes taïwanaises sur la liste américaine des produits issus du travail forcé. Ces navires peuvent passer plusieurs mois en mer. Pour exercer cette activité lucrative, les sociétés embauchent majoritairement des travailleurs migrants, venus d’Asie du Sud-Est. Ils sont «originaires des Philippines, d’Indonésie ou du Vietnam, […] et triment pour un salaire de misère, parfois sous les coups», précise l’AFP. Selon des témoignages récoltés par l’agence, certains finissent même au fond de l’océan. Le Seafood Working Group, qui regroupe des ONG en charge de surveiller les abus dans ce secteur, estime que 23 000 personnes travaillent sur ces navires.

Violation des droits humains

Les pêcheurs interviewés par l’AFP racontent travailler en moyenne 21 heures par jour, être rudoyés autant physiquement que verbalement, tout cela sans avoir un seul contact avec le monde extérieur, et notamment leurs proches. L’un d’eux, Marcial, raconte avoir souvent été frappé avec un manche à balai. Un autre, Supri, confie que le capitaine est allé jusqu’à l’enfermer dans un frigo et à donner l’ordre à un membre d’équipage de lui tirer dessus avec un pistolet paralysant. «Je ne voulais pas mourir. Je voulais revoir ma famille», a-t-il confié à l’AFP.

Une étude réalisée en 2020 auprès de pêcheurs indonésiens par l’ONG Environmental Justice Foundation révèle qu’environ un quart des sondés affirment avoir été victimes de violences physiques. 82% ont fait état d’un nombre excessif d’heures et 92% de retenues sur leurs salaires. Pour Edwin Dela Cruz, président du Centre d’action international pour les marins – une ONG basée à Manille, «cela s’apparente à de l’esclavage moderne.»

Des chercheurs qui ont enquêté sur le sujet font état de «violations indéniables des droits de l’Homme». Les pires pratiques ont été observées sur des bateaux appartenant à des Taïwanais et pêchant en haute mer, en dehors des eaux territoriales de l’île, sous des «pavillons de complaisance» dans la plupart des cas.

Une industrie importante

D’après le Bureau de la pêche dépendant de la commission ministérielle de l’Agriculture, cette industrie génère environ 100 milliards de dollars taïwanais, soit 3,1 milliards de francs. Radio Taïwan International précise que 60% de la production provient exclusivement de la pêche en haute mer «laquelle contribue à la moitié de la valeur du secteur. Viennent ensuite, la pêche côtière et la pisciculture.»

Déjà en 2004, le Bureau International du Travail, secrétariat permanent de l’Organisation internationale du Travail, indiquait lors d’une conférence avoir reçu des rapports faisant état de pratiques abusives de la part de certaines de ces agences de recrutement et de placement. «Paiement pour obtenir des emplois, faux contrats, pêcheurs hébergés dans des hôtels flottants ou des baraques insalubres», liste-t-il avant de poursuivre: «Malgré les efforts de certains pays pour remédier à la situation, des problèmes semblent persister. La République populaire de Chine est même allée jusqu’à interdire à ses ressortissants de travailler sur les navires de Taiwan tant que les conditions ne se seraient pas améliorées.»

L’organisme taïwanais en charge de l’industrie de la pêche dit ne pas «autoriser le travail forcé ou le trafic d’êtres humains» et travailler à un changement de réglementation, sans pour autant avancer de date. Le service gouvernemental en charge de ce secteur a reconnu que, bien qu’ayant conscience de ces maltraitances, le ministère de la Pêche n’a pris aucune mesure.