Le chef de l’opposition cambodgienne est Français. Sam Rainsy, 64 ans, a quitté son pays natal pour Paris à l’adolescence, après la disparition de son père, un ancien ministre du roi Sihanouk qui fut victime d’une conspiration politique jamais élucidée. Depuis, Sam Rainsy jouit de la double nationalité française et khmère.

Après trois ans d’exil en France, il est revenu le 19 juillet à Phnom Penh, neuf jours avant des élections qui ont vu sa formation, le Parti du sauvetage national du Cambodge (PSNC), menacer l’assise du Parti du peuple cambodgien (PPC) de Hun Sen, premier ministre depuis vingt-huit ans.

Depuis le scrutin, Sam Rainsy accuse un pouvoir marqué par l’autoritarisme politique et la «kleptocratie» économique d’une élite liée au premier ministre de lui avoir «confisqué sa victoire». Les résultats encore officieux annoncés par la commission électorale donnent 68 sièges au parti du pouvoir et 55 à l’opposition. Celle-ci affirme qu’elle a en fait gagné 63 sièges, ce qui lui donnerait la majorité à la Chambre basse du parlement, qui compte 123 députés.

Pour Sam Rainsy, les élections ont été entachées de multiples irrégularités. Lui-même n’a pu se présenter au motif qu’il était trop tard pour l’inscrire sur les listes des candidats. «Depuis le début, tout est biaisé, accuse cet homme au visage fin, aux manières policées. Le scrutin a consisté en un match de boxe où il n’y avait qu’un seul boxeur, le premier ministre sortant. L’arbitre était une commission électorale contrôlée par le parti au pouvoir, qui a donc pris fait et cause pour l’unique boxeur sur le ring.»

Représentativité érodée

Selon le chef de l’opposition, «l’ampleur des fraudes a été telle qu’elle est de nature à inverser la volonté populaire». Il en veut pour preuve que «1,3 million d’électeurs ont été rayés des listes électorales, soit 15% des inscrits». «Les chefs de village, très puissants au Cambodge et tous affiliés au parti de Hun Sen, placent sur une liste noire les votants qui s’apprêtent à voter pour l’opposition», accuse-t-il.

Il n’en reste pas moins que, fraudes ou pas, le PPC du premier ministre a vu sa représentativité parlementaire fortement érodée: il a perdu 22 sièges et sa majorité des deux tiers à l’Assemblée. Dans un pays où la moitié des votants a moins de 25 ans et n’a pas connu la dictature des Khmers rouges, Hun Sen ne peut plus compter de la même façon sur sa réputation de «sauveur de la nation». Lui-même ancien officier communiste, il fit défection avant de se rallier aux Vietnamiens, qui ­chassèrent de Phnom Penh, en 1979, les Khmers rouges, auteurs d’un génocide sur leur propre ­population.

Sam Rainsy, accueilli à son retour de France par une centaine de milliers de personnes, s’est imposé comme un chef charismatique dans une certaine frange de la population, notamment les jeunes en milieu urbain. «C’est ma 5e campagne électorale, explique-t-il, et cette fois-ci j’ai senti une effervescence et réalisé le raz de marée qui se prépare. Tout est possible car l’opposition est enfin unie.» En 2012, sa propre formation, le Parti Sam Rainsy, a fusionné avec un parti de défense des droits de l’homme dirigé par le militant Kem Sokha.

Sam Rainsy a connu des fortunes diverses: étudiant à l’Insead, une école de management, banquier à Paribas, puis ministre des Finances à Phnom Penh dans l’un des gouvernements cambodgiens de l’ère post-Khmers rouges, il est devenu au fil des années l’éternel opposant de Hun Sen.

Adversaire en chef

Cette position d’adversaire en chef ne lui a pas toujours réussi. En 2005, il subit les foudres de la justice cambodgienne, aux ordres d’un pouvoir qui se venge: Sam Rainsy accusait Hun Sen d’avoir fomenté contre lui un attentat quand, huit ans plus tôt, une grenade avait été lancée lors d’un meeting. Accusé de diffamation, condamné à 18 mois de prison, il fuit le Cambodge avant de bénéficier d’un pardon royal et de revenir à Phnom Penh en 2006. Trois ans plus tard, il quitte à nouveau son pays avant d’être condamné par contumace à 12 ans de prison dans un procès qu’il estime être le fruit d’un règlement de comptes politique. Motif: il avait déplacé une borne sur une frontière contestée avec le Vietnam et «disséminé» de fausses informations. Un nouveau pardon royal lui a permis de rentrer au pays juste avant le scrutin.

Sam Rainsy n’a jamais hésité à jouer la carte anti-vietnamienne. Dans un pays où l’occupation de dix ans par le Vietnam a laissé des traces, cibler «l’immigration clandestine» des Vietnamiens et conspuer la relation privilégiée entre Phnom Penh et Hanoï, soutien de Hun Sen, est électoralement payant. «Sam Rainsy joue un jeu dangereux avec sa propagande raciste contre les Vietnamiens. Un jeu dangereux non seulement pour la minorité vietnamienne du Cambodge – 700 000 personnes sur 14 millions d’habitants –, mais pour le Cambodge tout entier», accuse Chheang Vun, député du PPC et président de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale.

Sam Rainsy, souvent taxé d’opportunisme par ses adversaires, se défend de toute accusation de racisme: «Le Cambodge est coincé entre la Thaïlande et le Vietnam. Il faut défendre notre intégrité nationale. Mais je suis un patriote, pas un nationaliste.»

Il a appelé en milieu de semaine à des «démonstrations de masse» si une commission, sous l’égide des Nations unies, n’est pas formée pour enquêter sur les fraudes. Réponse du pouvoir: des véhicules blindés et des soldats se sont déployés, le vendredi 9 août, dans les rues de Phnom Penh pour prévenir tout débordement.