S'il est une qualité que l'on ne peut dénier au prince Ranariddh, c'est bien celle de la ténacité. Après le coup de force qui l'a évincé du pouvoir les 5 et 6 juillet dernier, certains n'hésitaient pas à prédire que le prince réintégrerait, après un baroud d'honneur, son siège de professeur en droit public de l'Université d'Aix-en-Provence. Pour beaucoup, son horizon politique était bouché, ses chances de jouer de nouveau un rôle majeur dans le «chaudron phnom-penhois» très faibles.

Huit mois après, le prince revient et s'apprête à mener campagne à la tête de son parti royaliste, le Funcinpec, dans l'optique des élections législatives du 26 juillet prochain. Ce retour, prévu lundi, n'était pas gagné d'avance. Le courage d'une poignée de soldats dans un réduit sur la frontière khméro-thaïlandaise et l'astuce des diplomates japonais furent nécessaires. Mais c'est le coup de pouce de son père, le roi Sihanouk, qui a été crucial: ce dernier a amnistié, non sans réticence, le prince condamné à 30 ans de prison pour «tentative de coup d'Etat».

Si le prince Ranariddh, âgé aujourd'hui de 54 ans, est entré tardivement en politique, son ascension a été fulgurante, même pour un membre de la famille royale. Spécialiste en droit de la mer, amoureux du sud de la France où il dispose d'une villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat, il rejoint en 1983, à la demande de son père, la coalition de la résistance contre le gouvernement installé par les Vietnamiens à Phnom Penh dans lequel Hun Sen joue déjà un rôle central. Voyageant entre sa tranquille résidence de Bangkok et les poussiéreux camps de réfugiés de la frontière, Ranariddh grimpe rapidement les échelons devenant chef de l'armée sihanoukiste en 1986, puis secrétaire général du Funcinpec en 1989. Après l'accord de paix signé à Paris en octobre 1991, il mène son parti à la victoire aux élections de mai 1993 en jouant lourdement pendant la campagne sur l'image de son père.

Commence alors la difficile collaboration avec Hun Sen, qui obtient le poste de «second premier ministre» sous la menace d'une guerre civile. Tout sépare les deux hommes, le juriste occidentalisé et le fils de paysan engagé tout jeune dans la guérilla khmère rouge. Pourtant, pendant trois ans, ils s'entendent étonnamment bien. «M. Hun Sen était très respectueux. Il était si sympathique que vous ne vous rendiez pas compte que vous étiez en danger», confiait Ranariddh lors d'un récent entretien avec un quotidien thaïlandais.

Jusqu'en 1996, Ranariddh et son entourage profitent des avantages du pouvoir. Les allégations de corruption et d'attribution controversée de contrats fleurissent. Le prince, qui ne semble plus supporter les critiques dans les rangs de son parti, n'hésite pas à renvoyer ses alliés les plus brillants comme le ministre des Finances Sam Rainsy. Aujourd'hui Ranariddh reconnaît certaines de ses erreurs. «Je n'étais pas assez fort pour appliquer la démocratie réelle. J'ai aussi participé à la destruction de l'environnement, particulièrement des forêts», admet-il. Mais sa plus grosse bévue, insiste-t-il, a été de croire qu'après toutes les souffrances subies par les Cambodgiens depuis 1970, «personne n'oserait utiliser la force pour changer la structure politique du pays».

La difficile relation entre Ranariddh et son père est connue. Fils d'une danseuse du ballet royal, le prince Ranariddh, éduqué par une tante, n'a que peu connu son père jusque dans les années 80. Il se souvient encore de la remarque de Sihanouk quand il a décroché son doctorat en droit international public: «Je n'aime pas ceux qui réussissent en droit. Je préfère la danse.» Bon orateur, énergique comme son père, les analystes le disent inférieur en ce qui concerne la tactique politique. Certains suggèrent même que sa persévérance politique s'explique par le désir du prince d'être reconnu par le roi.

Il s'agit maintenant pour le prince de mener campagne pour maximiser ses chances de remporter de nouveau le verdict des urnes. Vu la campagne de terreur exercée par les hommes de Hun Sen dans les campagnes, la tâche sera d'autant plus rude que le prince a perdu nombre de ses alliés politiques et ne dispose d'aucun accès aux médias locaux. Malgré tout, il se veut optimiste: «Quelle chance avais-je en 1993? Aucun journal, aucune télévision ne nous donnaient vainqueurs. Cette fois, nous allons gagner de la même façon», assure-t-il.

Si ce pronostic ne se réalise pas, Ranariddh se dit aussi prêt à jouer le rôle de chef de file de l'opposition. Ou bien, si Hun Sen ne tolère pas d'opposition légale, de reprendre le maquis.