Afrique centrale

Au Cameroun, ces homos qu’on emprisonne

Deux travestis viennent d’être relaxés. Une exception dans ce pays, où le rejet de l’homosexualité, attisé par l’archevêque de Yaoundé, reste tenace en dépit du travail des militants

Jonas et Franky ont deux gueules d’ange, joues rebondies et sourires gracieux. Ces Camerounais de 20 et 22 ans aiment les jeans moulants et ne boudent pas le maquillage. Dans ce pays d’Afrique centrale, leur prédilection pour les parures efféminées leur a coûté très cher.

Au cours d’un contrôle de routine, en juillet 2010, ils sont interpellés en compagnie d’un troisième homme dans une voiture à Yaoundé. Le rapport de police se veut accablant, parle de «sexe oral», de «tripotage de parties génitales» et détaille une série d’aveux obscènes et humiliants, obtenus sous la contrainte, d’après les avocates des deux jeunes. En novembre 2011, ils sont condamnés à 5 ans d’emprisonnement ferme, la peine maximale prévue par le code pénal camerounais, dont l’article 347 bis, introduit en 1972 sur ordonnance présidentielle, criminalise «les rapports sexuels avec une personne de son sexe».

Lundi passé, à la surprise générale, Jonas et Franky ont été reconnus «non coupables d’homosexualité» par la Cour d’appel de Yaoundé. D’ici à quelques semaines, le détail de la décision des juges sera notifié, ce qui permettra de comprendre sur quels motifs ils ont fondé la relaxe. «C’est la première bonne nouvelle au niveau d’une Cour d’appel au Cameroun. On ne s’y attendait plus», se félicite d’ores et déjà Alice Nkom, présidente de l’Association pour la défense des droits des homosexuels (Adefho), fondée en 2003 à Yaoundé. «Les magistrats ont rendu une décision dans le sens du droit, dans le sens de l’Histoire», dit-elle.

Sa consœur genevoise Saskia Ditisheim, présidente de l’ONG Avocats sans frontières Suisse, qui l’a épaulée dans la défense de Jonas et Franky, se souvient avoir plaidé dans des conditions très hostiles en juillet dernier, huée au tribunal. «Je suis émue et je salue le courage des juges», confie-t-elle aujourd’hui. S’il est réjouissant, pour elle comme pour Alice Nkom, l’acquittement de Franky et Jonas n’allait pas de soi dans le climat d’opprobre que subissent leurs semblables camerounais.

Tristement répandue en Afrique, où l’homosexualité est parfois passible de mort, comme au Soudan et dans les Etats nord du Nigeria, ou de perpétuité, en Ouganda, où l’introduction de la peine capitale est envisagée, la détestation des gays s’est enracinée avec une virulence particulière ces dernières années au Cameroun. «Ce pays n’est pas le seul. Mais ce qui le rend spécifique, c’est que la répression y est très forte, et que la plupart des arrestations se soldent pas des condamnations», relève Guillaume Bonnet, du mouvement All Out , qui organise des campagnes de mobilisation sur Internet.

«Mal-être généralisé»

Les tourments liés à sa propre homosexualité ont poussé Charles Gueboguo, un universitaire camerounais spécialiste de la question gay, à quitter Yaoundé pour l’Université du Michigan en 2009. D’après lui, «le mal-être généralisé de la société camerounaise, qui contrôle beaucoup et à tous les niveaux, dans un contexte de très forte paupérisation, a contribué à faire des homosexuels un exutoire». Dans la chasse au bouc émissaire, Joseph Achille Tiedjou, socioanthropologue à Douala, prête un rôle de premier plan à l’Eglise catholique. En particulier à Victor Tonye Bakot, l’archevêque de Yaoundé, dont les prêches brûlants d’homophobie ont de forts retentissements médiatiques.

Celui de Noël 2005, qui l’avait fait assimiler l’homosexualité à un «crime contre l’humanité» et accuser les homosexuels de submerger la haute administration, avait frappé les esprits et provoqué une crise politique au plus haut niveau. «Depuis cette date, la question des «déviances sexuelles» a été médiatisée avec beaucoup de maladresse», comme un mal étranger à l’Afrique qui serait venu d’ailleurs, note Joseph Achille Tiedjou. Et la justice s’est emballée, à mesure que la société s’enfonçait dans le rejet. «Jusqu’en 2005, il n’y avait presque pas de procès. Et puis il s’est mis à y en avoir beaucoup», relève-t-il. «Parfois, les accusés ne veulent même pas être défendus par peur des répercussions dans les journaux», dit Alice Nkom.

Dans ce contexte malveillant, à leur sortie de prison, qui doit encore devenir effective, Franky et Jonas seront en danger de mort, estime Saskia Ditisheim. Pour eux, l’exil s’annonce inévitable. Alice Nkom, elle, est sur ses gardes: son engagement lui a valu plusieurs menaces de mort par SMS, la visant elle et ses enfants.

L’avocate de l’Adefho a toutes les raisons de prendre ces provocations très au sérieux. Surpris en position compromettante avec un jeune homme il y a quelques jours à Maroua, une ville du nord du pays, G., un commerçant, a péri sous les coups de la foule haineuse. D’autres, comme Pascaline et Amdam, ont survécu au lynchage l’année dernière, dans un village de province, au sud du pays. Elles n’en sont pas moins poursuivies en justice pour homosexualité, dans une ambiance d’aversion telle que leur procès en appel a dû être dépaysé.

«Je suis très amoureux»

Roger Mbédé, lui aussi, est menacé. En liberté provisoire, il vit caché, dans l’attente du visa que voudra bien lui octroyer une ambassade étrangère. En dépit de l’attention extérieure dont bénéficie son dossier, médiatisé par les ONG internationales, l’étudiant en philosophie de l’Université catholique de Yaoundé, que défend aussi la Genevoise Saskia Ditisheim, n’a pas échappé au couperet de la justice. Le 17 décembre dernier, sa condamnation à 3 ans de prison ferme a été confirmée en appel. En mars 2011, il avait été arrêté dans le salon d’un proche des cercles du pouvoir. «Un guet-apens, assure Saskia Ditisheim. Rien ne tient dans le dossier, il était habillé lorsqu’il a été arrêté.» Avec le prétendant qui l’a piégé, il avait échangé des SMS, dont celui-là: «Je suis très amoureux de toi.»

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