Afrique

Au Cameroun, Paul Biya lâche du lest pour garder la main

Sous pression, le président camerounais a libéré Maurice Kamto, son principal opposant. La Suisse tente de faciliter des pourparlers entre le gouvernement et les séparatistes anglophones

On le dit affaibli et en bout de course. A 86 ans, le président camerounais Paul Biya a encore plus d’un tour dans son sac. A la surprise générale, le maître de Yaoundé a libéré ce week-end son principal opposant Maurice Kamto, en prison depuis neuf mois pour avoir contesté dans la rue le résultat de l’élection présidentielle d’octobre 2018. Un scrutin qui avait reconduit, une cinquième fois, Paul Biya dans des fonctions qu’il occupe depuis trente-six ans.

Ce geste intervient au lendemain d’un grand débat national organisé par le gouvernement, une initiative qui doit réconcilier la nation camerounaise. Depuis la proclamation en 2017 d’un Etat indépendant d’Ambazonie dans les deux provinces anglophones de l’Ouest (16% de la population), l’armée camerounaise livre une guerre impitoyable aux groupes armés séparatistes, faisant des milliers de morts.

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Vendredi, à la clôture du grand débat national qui s’est achevé sur des promesses de décentralisation, les autorités ont annoncé la libération de plus de 300 détenus en lien avec la crise anglophone. Maurice Kamto et ses partisans bénéficieraient-ils de cette mesure de clémence? Le suspense a rapidement été levé quelques heures plus tard par le président Biya dans un tweet rédigé en français et, fait plus inhabituel, en anglais. «J’ai décidé de l’arrêt des poursuites judiciaires contre certains responsables et militants de partis politiques, notamment du MRC», a écrit le président, ce qui en dit long sur l’indépendance de la justice camerounaise.

Le lendemain, Maurice Kamto était accueilli par ses partisans en liesse. Avec lui, une centaine de membres de son parti, le Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), ont été libérés. Ancien ministre et brillant juriste, Maurice Kamto avait revendiqué la victoire, alors que les résultats officiels ne lui avaient accordé que 14,23% des voix, loin derrière Paul Biya.

Pressions internationales

Le maintien derrière les barreaux de l’opposant valait des critiques de plus en plus virulentes au régime de Paul Biya, pourtant un allié clé dans la lutte contre les islamistes de Boko Haram, dont les actions débordent du Nigeria voisin. Même Paris et Washington, les soutiens les plus sûrs du vieux président, ne cachaient plus leur agacement. Une nouvelle crise sur les bras pour Paul Biya, déjà aux prises avec les séparatistes.

En libérant Maurice Kamto, Paul Biya a sans doute estimé que son opposant était moins dangereux en liberté qu’en prison. Dans son premier discours, Maurice Kamto est d’ailleurs resté évasif sur sa stratégie ou sur une reprise des manifestations pour revendiquer le pouvoir. «Un nouveau chapitre de notre lutte s’ouvre, a-t-il lancé. Si certains pensent que le fait d’être libéré en marque la fin, alors ils n’ont rien compris.»

Mais Maurice Kamto a insisté sur le fait que son combat serait pacifique. «Je vous ai toujours dit que je ne marcherais jamais sur le cadavre des Camerounais pour accéder au pouvoir», a-t-il déclaré, comme pour se démarquer des indépendantistes anglophones qui, eux, ont pris les armes. Le principal leader séparatiste, proclamé président de l’Ambazonie, Julius Ayuk Tabe, est, lui, toujours en prison. Il a été condamné en août à la perpétuité. Aucun des dirigeants indépendantistes ne figure parmi les détenus libérés ce week-end.

Les efforts de la Suisse s’intensifient

Les leaders séparatistes, encore en liberté, ont boycotté le grand débat national, qualifié de «mascarade». En revanche, certains d’entre eux ont participé à des discussions à Montreux fin septembre, afin de créer une plateforme commune de négociation dans de futurs pourparlers avec le gouvernement camerounais. La Suisse a en effet été mandatée par le président Paul Biya pour tenter une médiation entre le gouvernement et les séparatistes, qui restent divisés.

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En fin de règne, Paul Biya demeure fermement aux commandes et on ne lui connaît pas de successeur désigné. «Le régime est divisé entre partisans d’une ligne dure et défenseurs d’une ouverture de négociations politiques pour résoudre la crise anglophone, relate une source proche de la médiation suisse. On verra ces prochains temps si les gestes de Paul Biya sont interprétés comme un signe d’apaisement ou un aveu de faiblesse.»

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