«Camion de la mort»: filière bulgare

Migration La Hongrie a arrêté cinq suspects, dont quatre Bulgares

Restée à l’écart de l’afflux récent de migrants dans les Balkans, la Bulgarie n’avait pas besoin de ça. La mine contrariée, le ministre des Affaires étrangères, Daniel Mitov, a reconnu samedi que trois ressortissants bulgares avaient été arrêtés en Hongrie dans le drame du «camion de la mort». Deux jours plus tôt, 71 personnes, dont des femmes et des enfants, avaient été retrouvées sans vie dans un poids lourd abandonné sur une aire d’autoroute, en Autriche, provoquant un émoi européen. «La nationalité des suspects n’a aucune espèce d’importance. Il s’agit d’un trafic à l’échelle de l’Union», a martelé le ministre, assurant que le funeste camion ne venait pas de Bulgarie.

Présentés le 29 août devant un tribunal hongrois, quatre hommes sont accusés de trafic d’êtres humains. Parmi eux, il y a le propriétaire du camion, un Bulgaro-Libanais d’une cinquantaine d’années, ainsi que trois hommes plus jeunes, les deux chauffeurs présumés et un Afghan, suspecté d’être le rabatteur du groupe. Les autorités de Sofia affirment connaître «le pedigree» des suspects bulgares, qu’ils ont transmis aux enquêteurs autrichiens et hongrois. Selon les autorités de l’Etat du Burgenland, là où a été découvert le camion, les suspects seraient les «petites mains» d’un réseau bulgaro-hongrois. Mais Budapest dément, pour l’instant, l’implication de tout ressortissant hongrois. Un cinquième individu a été arrêté: il serait aussi Bulgare.

Dès les premières heures de ce drame, l’enquête a pris une dimension européenne. Le camion, portant des plaques d’immatriculation hongroises provisoires (des­tinées à l’export du véhicule), appartenait à une société slovaque avant d’être revendu à un ressortissant roumain, puis à ce Bulgare d’origine libanaise. Mais plutôt que d’appartenir à un vaste réseau transnational, son dernier propriétaire pourrait aussi s’être improvisé convoyeur à la faveur de l’afflux de migrants dans la région. L’occasion fait le larron: des policiers européens décrivent ainsi l’émergence de petites brigades multinationales formées ad hoc dans les pays de transit (Macédoine, Serbie, Hongrie…), travaillant «à la criée» et pratiquant des tarifs plutôt bas (300-400 euros par personne).

Peines «ridicules»

Leur manque d’expérience en matière de transport de personnes, doublée de leur appât du gain, pourrait aussi expliquer la tragédie qui s’est jouée sur l’autoroute de Vienne. Entassés les uns sur les autres dans un camion frigo dépourvu de ventilation et verrouillé de l’extérieur, ces candidats à l’exil avaient en fait peu de chances de survivre. Le paradoxe voudra qu’ils aient péri sur le tronçon le moins périlleux de leur périple, déjà à l’intérieur de l’espace de libre circulation Schengen, sur cette autoroute monotone fendant la puszta hongroise.

Au lendemain de ce drame, les autorités magyares ont lancé plusieurs opérations de police contre les trafiquants sur leur sol et promis un durcissement de la législation. A Sofia, le ministre Daniel Mitov a dit la même chose, rappelant que les peines encourues pour ces délits étaient «ridicules». Mais dans les faits, les pays de la «route balkanique» des migrants font tout pour faciliter le transit vers l’Ouest de ces personnes qu’ils ne peuvent – ou ne veulent – accueillir sur leur sol. Jusqu’à fermer les yeux devant les agissements des réseaux? «N’oubliez pas qu’en Macédoine, ce sont les autorités elles-mêmes qui supervisent le transfert des migrants vers la Serbie», rappelle un diplomate occidental en poste dans la région.

A Belgrade, le premier ministre Alexandar Vucic a certes été le seul chef de gouvernement à leur souhaiter la «bienvenue» – tout en précisant qu’il ferait tout pour que la Serbie devienne une «halte sûre dans leur route vers l’Europe». D’ici là, tout porte à croire que de telles tragédies vont se multiplier sur les routes du Vieux Continent. Deux jours après cette macabre découverte, la police autrichienne a arrêté vendredi un poids lourd transportant 26 clandestins, dont trois jeunes enfants souffrant de déshydratation sévère. Une chance car, selon les autorités médicales, ils n’auraient pas survécu à la poursuite du voyage.