C’est désormais un bras de fer entre l’Organisation mondiale de la santé et Francesco Zambon, collaborateur de l’OMS depuis treize ans. Objet du contentieux: un rapport indépendant de l’OMS publié le 13 mai dernier et retiré un jour plus tard par l’agence onusienne. L’institution genevoise est accusée d’avoir censuré le document qui mettait en lumière le fort degré d’impréparation de l’Italie à la pandémie de Covid-19. La réponse italienne fut chaotique. Le pays comptabilise aujourd’hui près de 70 000 morts. Selon les auteurs, le plan anti-pandémie n’était qu’un copié-collé du plan adopté en 2006. Le retrait du rapport est rapidement perçu comme un camouflage par l’OMS des errements du gouvernement italien peu après que Rome eut apporté une contribution de 10 millions de dollars à l’organisation.

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Menaces de licenciement

Peu avant la publication, l’Italien Ranieri Guerra, directeur général adjoint de l’OMS nommé par le patron de l’institution, Tedros Adhanom Ghebreyesus, a fait pression pour falsifier le passage relatif au plan anti-pandémie. S’estimant être victime de chantage, Francesco Zambon s’y est refusé. Pour lui, une telle manœuvre aurait discrédité l’OMS à un moment où elle faisait l’objet de vives critiques par rapport à son attitude envers la Chine. Les pressions sont allées jusqu’à des menaces de licenciement, une accusation que Ranieri Guerra a réfutée catégoriquement sur la chaîne italienne La7, tout comme il a nié avoir joué un quelconque rôle dans le retrait du rapport.

Le Temps a pu parler à Francesco Zambon, coordinateur des investissements pour la santé et le développement au bureau régional européen de l’organisation, à Venise. C’est lui qui a dirigé la publication du rapport de 102 pages corédigé par une dizaine de chercheurs. «Guerra aurait dû être la dernière personne à intervenir dans ce dossier. Il y avait un énorme conflit d’intérêts», précise Zambon. Ranieri Guerra était en effet directeur du Département de la prévention au Ministère italien de la santé. Il était responsable de la mise à jour du plan de préparation à la pandémie de 2014 à 2017, et donc directement visé par le document.

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L’épidémiologiste Francesco Zambon de poursuivre: «Le rapport est passé par toutes les étapes d’approbation à l’interne de l’OMS, notamment à Genève et à Copenhague. Je trouve étonnant que sept mois plus tard, on vienne me dire qu’il était plein d’erreurs et que je l’apprenne par le biais d’un communiqué de presse. Je rappelle que parmi les auteurs du document figurent des experts très respectés, dont le Belge Wim van Lerberghe, qui a écrit plusieurs rapports mondiaux de haute tenue.»

L’OMS défend son directeur adjoint

Francesco Zambon n’a, depuis, pas eu le moindre contact avec l’OMS et craint pour son emploi. Un isolement ayant pour but, estime-t-il, de faire taire un lanceur d’alerte – «les mécanismes de protection à l’OMS semblent inefficaces». Par le biais de ses avocats, il a écrit une lettre au docteur Tedros, restée pour l’heure sans réponse. Il a aussi déposé une plainte d’éthique à l’interne. «Nous avons travaillé jour et nuit sur ce rapport. C’était la photographie d’un moment. Le rapport n’était pas parfait, mais ce fut une tentative de publier quelque chose d’utile pour avertir d’autres Etats pas encore touchés par le Covid-19.»

Après trois convocations, Francesco Zambon a finalement accepté de témoigner mardi dernier devant la justice de Bergame. Enjoint par l’OMS de ne pas le faire, il s’est néanmoins présenté à titre privé devant les magistrats pendant près de cinq heures. Ranieri Guerra a lui aussi témoigné à titre privé. L’intérêt de la justice est de montrer si oui ou non il y a eu négligence de la part du gouvernement. Pour rappel, un ancien général à la retraite, Pier Paolo Lunelli, a lui aussi publié un rapport qui avance qu’avec un plan de préparation à jour, près de 10 000 vies auraient pu être sauvées.

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Un mémo censé guider la réponse de l’OMS aux médias sur cette affaire, dont le site Health Policy Watch a eu possession, est assez choquant. Il prend clairement position en faveur de Guerra, estimant, sans le prouver, que le rapport était garni d’erreurs et que ce n’était pas «un document officiel de l’OMS». Or il portait le logo et le copyright de l’organisation. Le mémo accuse par ailleurs le lanceur d’alerte de ne pas avoir averti le gouvernement italien. Or ce n’était pas son rôle, il s’agissait d’un rapport indépendant. En conclusion, Francesco Zambon le confie au Temps: «L’OMS, en manque de confiance, avait une occasion unique de se montrer transparente et indépendante à un moment crucial. Elle ne l’a pas saisie.»