Peint en lettres rouges, le panneau planté au milieu de la route indique: «Ici territoire du SLA.» Le village d'Ishma est en terre rebelle. Au barrage routier, un jeune homme en civil donne le feu vert pour la poursuite du voyage. Ironiquement, il demande toutefois à vérifier si les documents de voyage délivrés par le gouvernement sont en règle. Sous un arbre, trois combattants rebelles sont en train d'huiler leurs kalachnikovs. Tout cela se passe à seulement deux heures de voiture de Nyala, la capitale du Sud-Darfour, sous contrôle gouvernemental.

A quelques kilomètres au nord, se trouve le camp à moitié vide de Habasha. Des employés de l'agence humanitaire Norwegian Church Aid tentent d'y estimer les besoins médicaux de plusieurs dizaines de familles. La plupart des déplacés, qui avaient trouvé refuge ici après des attaques contre leur village, avaient dû fuir à nouveau mi-octobre quand Bashum, un autre camp des alentours, fut attaqué par des miliciens Janjaweed, armés par le gouvernement de Khartoum dans sa guerre contre les rebelles et accusés d'avoir commis la grande majorité des atrocités au Darfour depuis près de deux ans. Une quarantaine de tués furent signalés à Bashum. Selon la rumeur, les Janjaweed projetaient aussi d'attaquer Habasha. Cela ne s'est pas fait, mais ce fut suffisant pour créer la panique parmi les déplacés.

Bétail pillé

Adam est un de ceux qui ont décidé de rester, avec ses deux femmes et ses 13 enfants. «Il y en a qui sont partis vers un autre camp, d'autres sont en brousse», dit-il, alors qu'il répare un pneu crevé de sa charrette. «Je suis resté parce que c'est difficile de circuler avec toute ma famille. Les rebelles ont dit qu'ils nous protégeraient. J'espère qu'ils le feront.» Tous manquent de nourriture. Des arachides et du sorgho sont en train de sécher à même le sol. Mais il n'y a pas grand-chose d'autre. Le bétail de ces déplacés a été pillé voila déjà des mois et les faibles pluies n'ont pas aidé les paysans suffisamment courageux pour aller planter. Les récoltes seront mauvaises et la disette menace.

Partout dans la région, des civils sont en mouvement. Ce qui les pousse: la peur des attaques, des rebelles, mais surtout des Janjaweed. Chaque jour, de nouvelles familles se font enregistrer dans l'immense camp de Kalma, à la lisière de Nyala. D'après les Nations unies, Kalma accueille déjà quelque 94 000 déplacés. Et pourtant, la sécurité est loin d'y être assurée. La présence de nombreuses agences humanitaires n'est pas dissuasive. «Hier, j'ai été attaquée avec plusieurs autres femmes par des Janjaweed», raconte Fatima, une jeune déplacée, mère de quatre enfants. «On étaient sorties chercher du bois de chauffe. Ils nous ont frappées sans rien dire. On leur a demandé de ne pas nous faire de mal, mais ils ont continué. Ils ont même emmené plusieurs femmes avec eux.»

Les actes de banditisme sont en recrudescence. L'aide humanitaire s'en trouve affectée. Les routiers n'osent plus circuler. Marchandises et passagers sont bloqués pendant des jours, voire des semaines. A terme, de fortes pénuries de nourriture sont à craindre, d'autant que les récoltes, prévues à la fin du mois, ne s'annoncent pas bonnes.

Au marché central de Nyala, l'activité est morose. «Presque tous les sacs que vous pouvez voir ici viennent des stocks que l'on a gardés depuis deux ou trois ans», explique un marchand de grains. «On n'a pas reçu de nouveaux arrivages. Il y a seulement ce sac de pois qu'une femme du camp de Kalma nous a apporté. C'est le PAM (ndlr: Programme alimentaire mondial) qui le lui avait donné. Elle l'a vendu pour acheter du sorgho, des légumes et du savon pour sa famille. C'est une pratique assez courante.» Au marché aux bestiaux, qui était un des plus grands du Soudan avant la guerre, les affaires sont aussi au plus mal. Il n'y a que quelques dizaines de moutons, vaches et chameaux. «Je suis venu avec six moutons ce matin, et je n'en ai pas vendu un seul», râle un commerçant. Les riches acheteurs de la capitale Khartoum ne prennent plus le risque de venir jusqu'ici et de se faire détrousser de leurs dinars en route ou de se faire voler leurs marchandises au retour.

Les combats, entre les forces pro-gouvernementales, accusées de nettoyage ethnique, et les rebelles, sont quotidiens. Des bombardements par les avions gouvernementaux sont aussi fréquemment signalés. La petite force d'observateurs du cessez-le-feu mandatée par l'Union africaine d'environ 800 hommes est débordée par le nombre de violations de l'accord.

Malgré les pressions internationales pour ramener la paix au Darfour et les déclarations de bonnes intentions des parties en conflit, la situation sur le terrain se détériore gravement. Les habitants des villes, les communautés déplacées comme les humanitaires, tous au Darfour font face à de grands risques. Quelque 70 000 personnes ont déjà été tuées et près de 2 millions ont fui sur les routes.