Tout passe par les lèvres. John Edwards l'a dit samedi à Detroit: «Ils font tout ce qu'ils peuvent pour mettre du rouge à lèvres à ce cochon. Mais à la fin, ce sera encore un porc.» Le colistier de John Kerry moquait ainsi les efforts des républicains pour présenter de manière flatteuse le chiffre décevant des créations d'emplois en septembre (96 000 au lieu des 148 000 espérés).

Et quand vendredi, au milieu du deuxième débat présidentiel à Saint Louis, une dame a demandé au candidat démocrate de s'engager, les yeux dans la caméra, à ne pas augmenter les impôts de la classe moyenne, Kerry a eu l'un de ses meilleurs moments: il plongeait dans le regard de millions d'Américains quand la promesse a franchi ses lèvres. La scène rappelait forcément un épisode de la campagne électorale de 1988, quand George Bush, H W, le père, avait susurré read my lips (lisez sur mes lèvres), au moment où il s'engageait à ne pas alourdir la fiscalité. Il avait ensuite augmenté les impôts. Lorsque samedi matin, resté dans le Missouri, George Bush, le fils, s'est exclamé que «pour tenir cette promesse, il devrait trahir à peu près toutes les autres», il n'essayait pas encore de «tuer le père»: il défiait bien sûr Kerry, «mon opposant», comme il l'appelle.

La campagne électorale devient sauvage en même temps que le président perd l'avantage que les sondages lui accordaient il y a quinze jours. Les courbes de tous les instituts se rejoignent dans une même zone (autour de 47-49% pour les deux candidats) avec parfois un léger avantage à John Kerry.

En attendant le troisième débat

Après le débat de Saint Louis, la nuit fut courte. Samedi matin, les deux adversaires ont repris leur course dans les Etats où se jouera l'élection. Et chacun affirmait devant des foules enthousiastes qu'il avait gagné la veille. John Kerry a commencé par l'Ohio, avant de se rendre en Floride. «Vous avez vu hier soir? Deux à zéro. Attendez mercredi…» Le troisième débat a lieu après-demain, sur la politique intérieure, à Tempe, dans l'Arizona. Presque au même moment, George Bush affirmait comme une évidence qu'il avait gagné le duel de vendredi, face à un candidat qui n'a «pas passé le test de crédibilité». C'était à Waterloo, dans l'Iowa… Le président s'est ensuite rendu dans le Minnesota, autre champ de bataille indécise.

Qui avait gagné? John Kerry, ancien champion des joutes oratoires à Yale, ancien procureur, a confirmé la maîtrise du verbe qu'il avait déjà démontrée la semaine précédente. Sa tâche est aussi plus aisée: il instruit le procès des erreurs de jugement faites en quatre ans, en particulier la «faute catastrophique» commise en Irak. George Bush, lui, s'était réveillé de sa langueur et de sa mauvaise humeur de l'affrontement de Floride. Il trépignait sur son tabouret, comme indigné par ce qu'il entendait, impatient de répliquer. Avec toujours le même angle d'attaque: ce que dit «mon opposant» est contredit par tout ce qu'il a fait au Sénat depuis vingt ans.

Une tentative d'écoute impartiale donnait l'avantage au démocrate, sur le fond, sur la forme. Ce n'est pourtant pas ce qui ressortait des coups de sonde d'après débat. Les participants, à l'Université de Saint Louis, comme les auditeurs, étaient partagés. L'avantage net de Kerry lors du premier round n'était plus si clair. L'électorat marche vers le vote serré que tous les pundits lui promettent depuis des mois.

Pour George Bush, ce relatif rétablissement n'allait pas de soi, après une semaine désastreuse. Le rapport de Charles Duelfer, l'homme chargé par la CIA de découvrir en Irak les armes non conventionnelles de Saddam Hussein, était tombé – bredouille – comme un obus sur la campagne Bush/Cheney, hommes de guerre. Les sorties de Paul Bremer, l'ancien proconsul à Bagdad, sur l'insuffisance des moyens militaires mis à sa disposition, avaient déjà fait leurs ravages. Mais en fin de semaine, Bremer a été sommé de faire allégeance au président, en publiant un papier dans le New York Times.

Pour le rapport Duelfer, la manœuvre est plus complexe. La Maison-Blanche n'a pas été prise par surprise. Elle connaissait et la date de publication, et le contenu. Le calcul républicain, c'est que l'effet de cette tornade se dissipera d'ici au 2 novembre, jour de l'élection. Et un intense travail de propagande a été entrepris pour diffuser d'autres éléments du rapport. En particulier ceux qui détaillent les manœuvres du régime irakien afin d'échapper aux contrôles de l'ONU pour vendre son pétrole avec de substantiels dessous de table. Et, auparavant, pour gagner des Etats à la levée des sanctions contre l'Irak. La France est très directement mise en cause, et Paris a répondu de manière indignée. L'ambassadeur à Washington, Jean-David Levitte, a protesté avec une vigueur peu commune. Les noms des Français soupçonnés d'avoir prêté la main aux combines de Saddam Hussein ont été publiés sur Internet; ceux des Américains ont été tus pour protéger leur sphère privée…

Une attaque contre la France, par les temps qui courent, c'est toujours une attaque contre John Kerry. Mais le risque diplomatique pris par le camp Bush est aussi un indice d'affolement. Un autre signe doit rassurer le candidat démocrate. Bill Clinton, qui se remet de son opération du cœur, s'est manifesté. Le président du parti, Terry McAuliffe, est allé voir l'ex à Chappaqua, chez lui, au nord de New York. Les deux hommes ont joué aux cartes. Et l'ami McAuliffe en est revenu pour dire que Clinton pourrait bien prendre la parole avant la fin du mois. Il ne le ferait pas pour un perdant. Foi d'Hillary!