Mohamed Hikmet a retiré sa candidature aux élections provinciales irakiennes, qui se tiendront samedi dans 12 des 18 provinces du pays. Professeur de sciences politiques dans la province d’Anbar, il ne veut pas risquer sa vie. Au moins 15 candidats ont déjà été assassinés depuis le début de l’année, tous sunnites. Certains meurtres ont peut-être été commandités par des rivaux politiques, mais la plupart sont le fait des groupes djihadistes extrémistes, dont le plus important est l’Etat islamique d’Irak, une branche d’Al-Qaida. Lundi dernier, une vague d’attentats à travers le pays a fait 50 morts et plus de 300 blessés. Mêmes les campagnes qui avaient précédé les scrutins de 2010 et 2009 n’avaient pas été aussi meurtrières.

Depuis le départ des forces américaines en décembre 2011, les violences ne cessent d’augmenter. Le mois de mars a été particulièrement sanglant, avec 271 victimes. Après avoir été donnés pour presque vaincus, les réseaux terroristes bénéficient d’un nouveau souffle. Les cellules dormantes ont repris du service et les réseaux sont réactivés. En visant les candidats des partis de l’opposition sunnite, les insurgés salafistes essaient d’enrayer le processus démocratique auquel ils s’opposent de toutes leurs forces. Selon Myriam Benraad, chercheuse associée au CERI, l’Etat islamique d’Irak a substitué un nouvel ennemi aux Américains: «La branche irakienne d’Al-Qaida prétend vouloir créer un califat religieux. Elle considère que le premier ministre, Nouri al-Maliki, est un apostat puisqu’il est chiite, de surcroît inféodé à l’Iran, et accuse de traîtrise tous ceux qui jouent le jeu démocratique, en premier lieu les candidats des provinces sunnites.»

Les sunnites marginalisés

Après l’embrasement des années 2006 et 2007, les occupants américains avaient néanmoins réussi à faire baisser le niveau d’insécurité, notamment en incluant les chefs tribaux sunnites à leur effort contre l’insurrection. Mais les milices Sahwa, (le réveil, en arabe), clés de voûte du dispositif américain pour combattre les terroristes, ont été délaissées par le gouvernement de Nouri al-Maliki. «Les Américains, pour préparer leur départ, ont annoncé trop vite leur victoire sur Al-Qaida. A la suite de quoi, ils ont négligé les milices tribales. Le mouvement s’est ensuite accentué, quand Nouri al-Maliki a repris le plein contrôle du pays. Les Sahwa étant essentiellement sunnites, le gouvernement s’en méfie. Aujourd’hui, miliciens et chefs tribaux, frustrés d’avoir été abandonnés par Bagdad, se rallient aux groupes terroristes», explique Myriam Benraad.

Le conflit dans la Syrie voisine fait aussi le jeu de l’insurrection en Irak. L’affiliation du front djihadiste Al-Nosra à Al-Qaida a été confirmée par les chefs respectifs des deux groupes. Sur le terrain, la porosité de la frontière, longue de milliers de kilomètres, permet aux militants de se déplacer selon les besoins, de transférer armes et munitions au gré de leurs opérations et de bénéficier de nouveaux financements. «Les groupes affiliés à Al-Qaida recrutent facilement en proposant de l’argent, car les populations ont le sentiment d’avoir été marginalisées par la capitale, et l’économie est en berne», précise Myriam Benraad.

Désenchantement

Bagdad a prétexté l’insécurité pour différer le scrutin dans les deux provinces de Ninive et d’Anbar, le long de la frontière syrienne. Il aura lieu plus tard, aussi, dans les trois provinces kurdes et dans la province de Kirkouk, qui ont un calendrier électoral différent. Cependant, aux yeux des politiciens du bloc sunnite Iraqiya, la décision du gouvernement semble davantage motivée par des raisons politiques que par des impératifs sécuritaires. En ajournant une partie du scrutin, Nouri al-Maliki évite que le mécontentement des deux provinces sunnites ne s’exprime dans les urnes. La commission électorale a protesté contre les manœuvres du gouvernement, et demandé qu’il fasse machine arrière. Et Martin Kobler, l’envoyé spécial de l’ONU en Irak, a dit, le 20 mars devant le Conseil de sécurité, son inquiétude: «Les citoyens de ces deux provinces ont placé beaucoup d’espoirs dans ces élections, le gouvernement ne doit pas les décevoir.»

Au sein de l’Alliance nationale, coalition chiite à la tête de l’Etat dont fait partie Nouri al-Maliki, des voix s’élèvent pour critiquer la manière dont le premier ministre accapare le pouvoir. Ailleurs, dans les villes du triangle sunnite, on le compare à Saddam Hussein. Il se justifie en brandissant la menace du retour des baathistes (les partisans du défunt dictateur). Pour Myriam Benraad, «les résultats, le taux de participation et le déroulement du scrutin nous diront à quoi ressemble l’Irak aujourd’hui. On voit déjà, à travers ses manœuvres, que le gouvernement ne respecte pas les institutions. Le désenchantement et l’insécurité pourraient contribuer à une forte abstention» .