Italie

La campagne électorale italienne inquiète l’Eglise

En Italie, les discours clivants entendus avant les élections législatives de dimanche ont poussé les évêques à prendre la parole. La conférence épiscopale a même anticipé des possibles conséquences violentes, s’étant ensuite vérifiées dans la rue. Dans la péninsule catholique, elle s’était pourtant faite discrète depuis une décennie

«Je vais vous montrer comment moi et Dieu pouvons annihiler les 41% de la population votant pour vous.» Jamais le pape François ne sera aussi tyrannique que le fictif Pie XIII. Dans The Young Pope, la série réalisée par Paolo Sorrentino, le pontife interprété par Jude Law menace un jeune premier ministre italien à l’approche d’élections générales. Le tort de ce dernier est de promouvoir des politiques contraires à la doctrine de l’Eglise, comme le mariage homosexuel.

Impossible de ne pas voir Matteo Renzi, l’ancien président du Conseil, derrière le sourire narquois de l’acteur Stefano Accorsi. Dans le monde réel, le pape ne s’est pas prononcé sur la politique italienne. L’Eglise nationale, elle, ne s’en privait pas il y a dix ans encore. Elle se fait, depuis, discrète, mais le climat tendu, parfois haineux, de la campagne électorale en vue des élections législatives de dimanche l’a poussée à reprendre la parole.

Une invitation à la «sobriété»

Fin janvier, le cardinal Gualtiero Bassetti, président de la Conférence épiscopale italienne, lance au monde politique une «invitation à la sobriété». «On ne peut pas oublier combien il est immoral de lancer des promesses que l’on sait irréalisable», écrit-il au nom de tous les évêques de la péninsule. Avant d’ajouter: «Il est tout aussi immoral de spéculer sur la peur des gens. Il faut être conscient que quand on souffle sur le feu, les étincelles peuvent voler au loin et enflammer la maison commune, la maison de tous.»

Ces mots sont prémonitoires. Deux semaines plus tard, un homme ouvre le feu sur des migrants africains. Six personnes sont blessées. Le terroriste italien appartient à l’extrême droite et son geste est décrit comme un acte de vengeance après le décès d’une jeune Romaine, mort dont un Nigérian est accusé. Le discours anti-immigration du secrétaire fédéral de la Ligue du Nord Matteo Salvini, candidat au poste de président du Conseil, est pointé du doigt, voire même désigné comme responsable indirect du drame. Les paroles du cardinal Bassetti lui semblaient déjà adressées indirectement.

Quelqu’un là-haut est en train de nous donner un coup de main

Matteo Salvini, secrétaire fédéral de la Ligue du Nord

Mais sa campagne n’en pâtit pas. Elle prend des allures mystiques, samedi à Milan, à une semaine du vote. «Quelqu’un là-haut est en train de nous donner un coup de main», lance Matteo Salvini devant ses militants, au pied du Duomo. Puis, un rosaire à la main, il «jure sur le saint Evangile de servir les 60 millions d’Italiens avec honnêteté et courage et d’appliquer vraiment la Constitution italienne, ignorée par beaucoup». Si pour la première fois, la religion apparaît dans la campagne électorale, Matteo Salvini ne fait que répéter sa rhétorique de défense des racines chrétiennes de l’Italie contre la menace de l’Islam incarnée par une immigration «hors de contrôle».

Son geste ne passe toutefois pas auprès de l’Eglise italienne. L’archevêque de Milan, Mgr Mario Delpini, n’apprécie pas l’exposition de symboles religieux. «Que l’on parle politique durant les meetings», lâche-t-il. «L’Eglise ne choisit pas une formation politique, affirme de son côté l’évêque de Bolzano-Bressanone, Mgr Ivo Muser, dans une lettre pastorale adressée à ses fidèles. Mais elle ne peut pas ne pas prendre une position politique.» S’alignant sur le message du pape François, l’ecclésiastique poursuit son raisonnement au micro de Radio Vatican, en assurant que la distinction entre Eglise et Etat n’est pas remise en question mais que la première «doit prendre position en faveur de ceux qui n’ont pas de voix». L’Eglise italienne invite ainsi la scène politique à se mobiliser pour la «création d’emplois» et à «lutter contre la précarité», et encourage les électeurs à ne pas s’abstenir.

Des thèmes plus universels 

Par le passé, la parole religieuse avait un poids conséquent sur la politique italienne. En 2005, les Italiens ont été appelés à se prononcer lors d’un référendum sur la fécondation médicalement assisté. L’appel à l’abstention du cardinal Camillo Ruini, alors président des évêques transalpins, a été suivi. La législation n’a pas bougé. «Avec lui, les unions civiles [pour les homosexuels] n’existeraient pas», imagine Il Fatto quotidiano.

Mais aujourd’hui, la «présence des catholiques en politique s’est diluée, comme pour les politiciens catholiques, analyse Andrea Gagliarducci, vaticaniste pour l’agence de presse ACI. Les thèmes moraux ont aussi disparu» au profit de thèmes plus universels chers à François tels l’immigration ou le travail. Contrairement à Pie XIII, le pape argentin, loin de la politique italienne bien que primat d’Italie, a fini «d’élargir le Tibre», comme le veut l’expression, entre la Rome politique et la Rome catholique.

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