D’abord, une musique angoissante. Puis, sur l’écran géant, des passages traduits en turc, quelques-uns surlignés en rouge, du manifeste rédigé par le terroriste de Christchurch. L’auteur de l’attentat qui a tué 50 personnes dans deux mosquées de Nouvelle-Zélande y appelait notamment à la reconquête d’Istanbul, au massacre des Turcs d’Europe et à l’assassinat de Recep Tayyip Erdogan. «Regardez ça, c’est important!» lance le président turc à la foule en ce samedi 16 mars, au lendemain de la tuerie. L’arme du terroriste surgit au premier plan, alors qu’il entre dans la mosquée et tire sur les fidèles.

L’image est grossièrement floutée, la bande-son joue à plein volume. Les équipes du dirigeant turc ont incrusté un sous-titre: «Le terroriste islamophobe et turcophobe!» La vidéo dure une longue minute, suivie par l’extrait d’un discours du chef du principal parti d’opposition, Kemal Kiliçdaroglu, où ce dernier évoque «le terrorisme issu du monde musulman». «Ecoutez cet insolent!» ordonne Recep Tayyip Erdogan à ses partisans, qui huent déjà l’homme politique. «Tu es du côté des terroristes!» l’interpelle le chef de l’Etat. «Es-tu dans le camp des porcs ou dans celui de cette nation?» lui demande-t-il encore.

Un nouveau cap

Ahurissante, cette scène de la campagne pour le scrutin local du 31 mars en Turquie se répète depuis le massacre des mosquées de Christchurch. Les images filmées par le tueur, que les réseaux sociaux s’efforcent en vain de censurer, se retrouvent ainsi exposées, exploitées politiquement sur les places d’Anatolie et sur toutes les télévisions, qui diffusent en direct chaque prise de parole de Recep Tayyip Erdogan.

Ces dernières années, le chef de l’Etat turc avait habitué son pays aux campagnes agressives. Il a franchi un nouveau cap. Jamais il ne s’était autant impliqué dans une campagne municipale, parcourant le pays de meeting en meeting, quitte à court-circuiter les candidats de son Parti de la justice et du développement (AKP). Jamais il n’avait à ce point acéré ses attaques, ses menaces, ses outrances.

«Rien d’autre à faire valoir»

L’attentat de Christchurch lui permet d’éculer ses thèmes favoris: la lutte contre l’Occident «islamophobe», la nation en danger contre les ennemis de l’intérieur et de l’extérieur. «Avec l’aide d’Allah, ni les résidus de Croisés ni les nostalgiques de Byzance ne nous écarteront de notre voie», clamait-il le 19 mars. La tuerie sert l’argumentaire qui structure toute sa campagne: «La survie de la nation [turque et musulmane] est en jeu.» Qu’importe si le scrutin n’est «que» municipal. Recep Tayyip Erdogan dramatise l’élection et se pose en sauveur. «Il n’a pas le choix, il n’a rien d’autre à faire valoir», analyse le politologue Ahmet Insel.

L’économie, argument principal de ses campagnes précédentes, est entrée en récession sur fond d’inflation galopante (+20% sur un an) et de chômage record (13,5%). Le processus d’adhésion à l’Union européenne, qui l’a tant servi face aux électeurs dans les années 2000, n’est plus qu’un pénible souvenir.

Tous les coups sont permis

L’opposition, des sociaux-démocrates aux ultranationalistes, des islamistes à la gauche pro-kurde, est sans cesse criminalisée, assimilée aux «terroristes» dans les discours du président. Tous les coups sont permis: menacer de prison la dirigeante d’un jeune parti nationaliste qu’il avait toujours ignorée jusqu’ici, accuser injustement des féministes d’avoir sifflé l’appel à la prière pendant une manifestation, ou dénigrer sans preuves le candidat de l’opposition dans la capitale, Ankara, le déclarant coupable de malversations.

Ce candidat, Mansur Yavas, a l’avantage d’être soutenu, directement ou indirectement, par les trois principaux partis d’opposition, d’être une figure connue des habitants de la capitale et d’être issu du Parti d’action nationaliste (MHP), cette formation alliée dont Recep Tayyip Erdogan courtise les électeurs. Plusieurs instituts de sondage donnent Mansur Yavas gagnant face au candidat du pouvoir, Mehmet Özhaseki, parachuté à Ankara. Pour Recep Tayyip Erdogan, une défaite dans la capitale, tenue depuis vingt-cinq ans par sa famille politique, serait une humiliation.

«Cela pourrait aussi être perçu comme le commencement d’un déclin», ajoute Ahmet Insel. Certes, la perte d’une grande ville ne le priverait ni de son fauteuil ni de sa majorité, mais «le risque est que certains, au sein de l’AKP, se disent: «puisque le déclin a commencé, il faut quitter le train tant qu’il est encore temps.»