ONU

La campagne de trop de UN Watch

Jean Ziegler a été élu par le Conseil des droits de l’homme. Les méthodes agressives de l’ONG dérangent. A Genève, on s’interroge sur son indépendance à l’égard des Etats

Les menaces et les invectives n’y ont rien fait: Jean Ziegler a été élu jeudi, par 33 voix contre 12 et deux nuls, au sein du comité consultatif du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, un cénacle de 18 experts aux fonctions méconnues. La nouvelle serait d’ailleurs passée quasiment inaperçue, sans la campagne acharnée de UN Watch.

L’organisation non gouvernementale basée à Genève s’est battue pendant des semaines contre la candidature du sociologue suisse, l’attaquant sur ses liens passés avec le régime du leader libyen Mouammar Kadhafi. L’affaire est remontée jusqu’à New York, quand l’ambassadrice américaine auprès des Nations unies, Samantha Power, s’en est mêlée, jugeant la candidature du Suisse «inadéquate».

A Genève, la dureté de la démarche à surpris, puis choqué: «La politique de UN Watch a dépassé toutes les limites. C’est une lutte acharnée contre une personne», assène Cornelio Sommaruga, ancien président du CICR. Jean Ziegler n’est pas la première cible de l’ONG. Pour n’en citer que quelques-unes, il y a l’Egyptienne Mona Seif, nominée au Prix Martin Ennals – qui récompense chaque année à Genève un défenseur des droits de l’homme. Mais aussi Richard Falk, rapporteur spécial des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens, ou encore Richard Goldstone et Christine Chinkin, tous deux désignés par l’ONU pour enquêter sur l’opération de l’armée israélienne sur la bande de Gaza en 2008. Aucun d’entre eux n’était très sympathique à l’égard de l’Etat d’Israël.

UN Watch, affiliée à l’American Jewish Comittee, se donne pour mandat de surveiller l’ONU, et défendre les droits de l’homme pour tous. C’est ainsi qu’elle se présente sur son site. Mais dans les cercles de l’ONU, ses méthodes font grincer des dents. Dans certaines ON, les critiques fusent: «Ils font régulièrement des procès d’intention aux autres, affirme le représentant d’une organisation reconnue. UN Watch emploie l’essentiel de ses forces à dénoncer les biais anti-Israël du Conseil des droits de l’homme.» «Elle investit de gros moyens pour inviter des défenseurs des droits de l’homme lors de grands sommets. Mais c’est un verni. Elle ne réalise pas ses propres enquêtes», affirme une troisième source. Toutes, pourtant, préfèrent s’exprimer sous le sceau de l’anonymat, craignant les représailles: «Nous n’avons pas le temps d’entrer en guerre», soupire-t-on. «Ils sont intouchables», glisse une source institutionnelles au sein des Nations unies.

«UN Watch prétend surveiller l’ONU. Mais elle n’a jamais réalisé d’études sur le travail des experts, ni développé des outils pour mesurer leur indépendance», relève quant à lui Eric Sottas, ancien secrétaire général de l’Organisation mondiale contre la torture. «Ils ont raison lorsqu’ils disent qu’Israël fait l’objet d’une attention démesurée au sein du Conseil des droits de l’homme, estime William Schabas, professeur de droit à l’université du Québec, à Montréal. Mais ils n’apportent rien de significatif à ce débat. Hillel Neuer [le directeur de UN Watch] n’est pas un défenseur, c’est un attaquant.»

Canadien d’origine, l’avocat Hillel Neurer possède ses accès privilégiés au Congrès américain, où il se rend régulièrement pour dresser un état des lieux des activités du Conseil des droits de l’homme. On évoque le nom de Ileana Ros-Lehtinen, présidente de la commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants. La Congresswoman s’est singularisée par son soutien à une alliance indéfectible entre Israël et les Etats-Unis. Or si UN Watch dérange, c’est que ses positions s’alignent sur celles de Washington et Tel-Aviv. A Genève, on s’interroge sur la réelle indépendance de l’ONG envers les pouvoirs. Les Etats-Unis se montrent sceptiques à l’égard du Conseil des droits de l’homme. Israël, de son côté, a rompu les liens en 2012, refusant de se soumettre à son deuxième Examen périodique universel (EPU), au cours duquel les Etats sont tenus de rendre des comptes sur la manière dont ils assurent le respect des droits de l’homme sur leur territoire.

Cornelio Sommaruga a connu le fondateur de UN Watch, Morris Berthold Abram, ancien ambassadeur américain auprès des Nations unies et ardent défenseur d’Israël. «Il a voulu créer une organisation pour critiquer l’ONU. Mais dès le départ, derrière son projet, c’est la question d’Israël à l’ONU qui le préoccupait. Or ce n’est pas la tâche d’une ONG de plaider la cause d’un Etat», dit-il. Questionné sur ses soutiens, son financement et des méthodes de travail, Hillel Neuer n’a pas répondu à nos questions.

«Dès le départ, derrière son projet, c’est la question d’Israël à l’ONU qui préoccupait» le fondateur

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