Union européenne

Camps de migrants, l’impossible solution

Le Danemark et l’Autriche envisagent de trier les migrants dans des camps hors de l’espace Schengen. Rome y serait aussi favorable. Emmanuel Macron préfère parler de «hotspots»

La proposition est venue du Danemark. Le 5 juin, le premier ministre, Lars Lokke Rasmussen, a, pour la première fois, suggéré son plan à l’Autriche, dont le gouvernement de coalition entre les conservateurs et l’extrême droite assurera, à partir du 30 juin, la présidence semestrielle de l’Union européenne. Le projet? Financer la construction de camps de rétention hors de l’Union européenne (UE), où les migrants déboutés de l’asile seraient regroupés, en attendant le retour dans leur pays d’origine. Une proposition choc qui, selon les autorités danoises, aurait déjà été évoquée avec des pays candidats à l’entrée dans l’UE, comme le Kosovo, l’Albanie ou la Macédoine. Vienne, tout en admettant l’existence de ce projet, a, pour l’heure, choisi de ne pas le défendre officiellement.

L’idée de camps est assurée de mobiliser les protestations à travers les 27 du côté des organisations humanitaires, tant elle contrevient sur le papier aux valeurs communautaires de solidarité et de responsabilité. Elle avait pourtant été évoquée dans la foulée de la guerre en Libye par l’ancien premier ministre britannique David Cameron, et même les autorités françaises y réfléchissent à demi-mot. En juillet 2017, soit il y a tout juste un an, Emmanuel Macron avait proposé la création de «hotspots» en Libye et en Afrique sahélienne, sur le modèle du camp de Moria, sur l’île grecque de Lesbos où, depuis octobre 2015, les migrants sont enregistrés, sélectionnés et contrôlés.

Premier tri au Sahel

Plusieurs missions de l’Ofpra, l’office français des réfugiés et apatrides, se sont par ailleurs rendues depuis un an dans le nord du Niger et en Mauritanie, pour procéder à un premier tri des migrants en transit. L’Espagne a déjà une collaboration sécuritaire avec le Maroc. Un premier pas vers la création future de centres permanents de rétention au sud de la Méditerranée? «Les Italiens, qui accueillent 80% des migrants venus de Libye, exigent une relocalisation immédiate des arrivants au titre de la solidarité. Or, personne n’y est prêt. Donc l’idée des camps fermés revient en force», admet une source européenne.

L’autre avantage de cette option politiquement très compliquée à défendre est qu’elle pourrait recevoir l’assentiment des pays du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, République tchèque et Slovaquie) aujourd’hui les pieds debout sur tous les freins anti-immigration. Des discussions auraient eu lieu en ce sens lors du sommet de Sofia, le 17 mai. Et malgré l’opposition de principe de la Commission européenne – toujours attachée, elle, à l’idée de quotas de migrants –, le projet de camps pourrait aussi faire partie d’un donnant-donnant avec les ONG de sauvetage en mer, comme SOS Méditerranée, qui a affrété l’Aquarius, attendu samedi à Valence.

Un précédent thaïlandais

Les pays côtiers de l’UE s’entendraient pour soutenir budgétairement leurs missions, y compris avec l’appui de leurs marines respectives – l’Italie poursuit son opération de secours Mare Nostrum dans les eaux italiennes - à condition que les migrants recueillis dans les eaux internationales soient débarqués dans des points précis, convenus à l’avance. D’autres vagues migratoires avaient dans le passé été gérées ainsi, notamment en Asie du Sud-Est lors des départs en masse de réfugiés vietnamiens, cambodgiens et laotiens dans les années 1970 et 80. La Thaïlande, soutenue par les Nations unis, avait alors accueilli des centaines de milliers de migrants dans des camps frontaliers où les procédures d’asile étaient centralisées.

La seule solution pour éviter la propagation des barrières nationales est de renforcer d’urgence la frontière de l’UE

La proposition danoise n’est pas, officiellement, à l’agenda du sommet de Bruxelles des 28 et 29 juin, lors duquel la réforme du règlement de Dublin et le «paquet asile» doivent être discutés par les chefs d’Etat ou de gouvernement. L’objectif de cet ensemble de sept textes législatifs européens est d’uniformiser les critères du droit d’asile au niveau de l’UE (pour éviter par exemple que 15% seulement des Afghans ne soient déclarés éligibles en Allemagne contre 85% en France), et de renforcer les capacités de Frontex, l’agence de protection des frontières extérieures de l’espace Schengen basée à Varsovie, que la Suisse finance à hauteur de 15 millions de francs annuels.

Mais cette «impossible solution» des camps pourrait bien refaire surface, surtout si l’Italie parvient à solidariser l’Autriche voisine, inquiète de voir l’Allemagne rejeter ses migrants déboutés de l’asile, comme le menace le ministre de l’Intérieur, Horst Seehofer. «La seule solution pour éviter la propagation des barrières nationales est de renforcer d’urgence la frontière de l’UE», admet une source française. Le pragmatique Emmanuel Macron, conscient qu’il doit tendre la main à l’Italie, en discutera sûrement avec Angela Merkel mardi prochain, lors du séminaire ministériel franco-allemand dans le Brandebourg.

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