Les objectifs étaient «stupides», a plaidé mardi Stephen Harper, le premier ministre canadien. La veille, Ottawa avait annoncé son intention de se retirer du protocole de Kyoto. Une décision rendue publique peu après la conclusion du Sommet des Nations-Unies de Durban, sur le réchauffement climatique (voir notre article final).

Le gouvernement conservateur en place depuis 2006 n’a jamais caché son scepticisme face à ce traité. Par ce dernier, les signataires s’engagent à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), soit de manière directe, soit au moyen de compensations. Peu avant le début du Sommet d’Afrique du Sud, le site de la radio 98,5 mentionnait les réticences du ministre canadien de l’environnement, Peter Kent: «Il a refusé de confirmer si le gouvernement Harper mettait définitivement derrière lui Kyoto, mais il a soutenu que «Kyoto appartient au passé», alors que les accords plus récents conclus à Copenhague et à Cancun représentent l’avenir, à son avis. Le ministre Kent a par ailleurs soutenu qu’Ottawa n’allait pas prendre un «second engagement envers Kyoto» et a insisté sur la nécessité de «passer à autre chose».»

Lundi, une dépêche de l’AFP relayée par Le Temps rappelait l’état de la question pour le Canada: «[Selon les] termes de cet accord, le Canada s’engageait à réduire en 2012 ses émissions de GES de 6% par rapport au niveau de 1990, mais ces émissions ont au contraire fortement augmenté [de 17% de 1990 à 2010, ndlr]. [...] Peter Kent a justifié cette décision notamment par le fait que le Canada courait le risque de devoir verser des pénalités de 14 milliards de dollars s’il restait signataire du Protocole.» Argument financier contesté par les écologistes.

«Ce que je pense honnêtement être des cibles stupides»

Mardi, le premier ministre a donc tenté de s’expliquer à l’heure des questions au parlement, raconte La Presse: «Le traité n’imposait aucune restriction aux principaux émetteurs de gaz à effet de serre [Etats-Unis et Chine, ndlr], fait-il valoir. Le Canada devait donc s’en retirer, et convaincre tous les pays d’adopter des cibles contraignantes. [...] «Ce qui n’avait aucun sens pour ce pays, a-t-il affirmé aux Communes, c’était qu’un gouvernement libéral signe le protocole de Kyoto, qu’il signe ce que je pense honnêtement être des cibles stupides et qui n’avait aucun plan après 10 ans au pouvoir pour les mettre en place ».»

Les médias québécois étant plutôt remontés contre cette décision, il faut lire les titres anglophones pour trouver quelques avis favorables. Le National Post, par exemple (voir l’article original, et sa traduction par Courrier International): «Le protocole de Kyoto n’a jamais véritablement eu une quelconque chance d’empêcher le dangereux réchauffement de la planète. [...]. [Ce texte] a désormais pour objectif essentiel de punir les pays riches et de les contraindre à verser de grosses sommes aux Nations unies pour les redistribuer aux pays pauvres (après, bien sûr, que l’organisation en aura pris une bonne part pour financer son dispendieux système bureaucratique miné par la corruption et le népotisme)». Toutes ces dispositions, conclut le journal, installent un mécanisme «insensé sur le plan scientifique et grotesque sur le plan économique. Ottawa fait bien de se tenir à l’écart.»

«On tourne le dos à la planète»

«Lâche abandon», peste le blog AmériQuébec, pour qui «le Canada a exprimé son manque d’intérêt à respecter le Protocole de Kyoto, en particulier pour ne pas affecter le développement des champs pétroliers dans la province de l’Alberta [...]».

«Bras dessus, bras dessous, libéraux et conservateurs ont tourné le dos à la planète. Les premiers promettaient d’agir, mais ne l’ont jamais fait. Les seconds ont tout fait pour ne jamais agir», déplore La Presse, qui fustige aussi bien le précédent gouvernement de centre gauche que les conservateurs: après tout, le premier avait «concocté [...] un plan qui ne contenait ni contraintes, ni taxe carbone, ni mécanismes de marché permettant de réduire les gaz à effet de serre ». La décision de lundi illustre un état de fait « tout simplement honteux», estime le journal: «Que le Canada veuille profiter de ses ressources pétrolières, soit. Mais cet enrichissement vient avec des responsabilités que le pays peut fort bien assumer sans se ruiner, soit en élaborant un plan d’encadrement environnemental, soit en imposant un prix sur chaque tonne de gaz effet de serre émise. Choisir de refiler le prix de cette exploitation aux autres est irresponsable.»

Tonalité aussi sévère dans l’éditorial du Devoir, qui parle de gouvernants «faux jetons», dont les manœuvres consistent à «confondre, brouiller les pistes, frimer»: «Le Canada veut voir tout le monde soumis aux mêmes règles. C’est un point de vue de plus en plus répandu, mais qui ne justifie pas l’inaction. Si le gouvernement croit à l’urgence de lutter contre les changements climatiques, il peut passer à l’action, comme bien des pays européens l’ont fait.» Et d’ajouter: «Attention, nous dit-on, c’est oublier la situation aux États-Unis, notre principal partenaire commercial. Notre santé économique exige de ne pas en faire davantage qu’eux, assure-t-on. Les conservateurs passent sous silence les initiatives prises par les États américains ou encore les investissements plus importants faits dans les technologies et l’énergie vertes.»

Le site spécialisé laterre.ca tente une approche plus nuancée, relevant toutefois, à propos des suites à donner à Durban, que «le retrait du Canada du protocole de Kyoto [...] a [...] jeté une douche froide sur l’espoir d’un consensus rapide. C’est tout de même la première fois que des pays émergents comme la Chine et l’Inde acceptent de s’engager dans une discussion qui doit mener à une réduction obligatoire des GES d’ici la fin de la décennie.» Le rédacteur complète en soulignant que «l’accord de Durban consacre aussi le «mécanisme du développement propre», qui permet à l’agriculture et à la foresterie de faire reconnaître des crédits de carbone».

Tendance lourde et vives insultes

Sur Radio-Canada, l’émission Classe économique (en écoute sur le site, ou en podcast sur iTunes) interrogeait un représentant des milieu patronaux, lequel nuance également: «De nombreuses entreprises [sont] impliquées dans la réduction de leur empreinte carbone, non parce qu’il y a Kyoto, mais parce que c’est une tendance lourde de l’économie. [Il y aura] peu de changements, car les patrons savent qu’au niveau de la réduction des coûts, et aussi au niveau commercial – c’est à dire pour mieux positionner leurs produits –, il s’agit là d’un élément important. C’est déjà dans l’ADN de certaines grandes entreprises.»

Dans l’arène politique, en revanche, le débat ne s’apaise pas. Mercredi, cette fois encore à l’heure des questions au parlement, lorsqu’il s’est agi du réchauffement climatique, un député libéral, Justin Trudeau, a traité le ministre de l’environnement de «tas de m...», raconte 98,5. Avant de s’excuser. Mais traduisant ainsi l’ambiance particulièrement agitée du moment, à Ottawa.