Amériques

Le Canada paie cher son activisme diplomatique

Le gouvernement de Justin Trudeau, qui se pose en protecteur des opprimés, subit des représailles de la part de la Chine et de l’Arabie saoudite. Au Canada, les critiques montent à quelques mois des élections générales

«Une diplomatie canadienne à vau-l’eau», a titré récemment le quotidien de référence québécois Le Devoir. La raison de cette pique d’un journal d’ordinaire bonhomme? Le Canada enchaîne les crises diplomatiques majeures. Avec la Chine tout d’abord. Ottawa a accédé à la demande faite par Washington d’arrêter Meng Wanzhou, la fille du fondateur du géant des télécommunications chinois Huawei, le 1er décembre dernier.

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En représailles, Pékin a arrêté plusieurs Canadiens. Les négociations pour un traité de libre-échange entre les deux pays sont gelées. Au fil des semaines, la pression de Pékin sur Ottawa augmente à l’approche du 30 janvier, date butoir à laquelle Washington doit déposer une demande d’extradition de Meng Wanzhou. Les Chinois menacent le Canada de «répercussions» si cette dernière est extradée vers les Etats-unis. L'ambassadeur du canadien en Chine, John McCallum, a dû remettre sa démission ce week-end au premier ministre Justin Trudeau après avoir déclaré que ce serait «très bien»pour le Canada si les États-unis ne demandaient pas l’extradition.

A couteaux tirés avec Riyad

«Ni le premier ministre Justin Trudeau ni la ministre des Affaires étrangères Chrystia Freeland ne savent comment réagir», confie Jocelyn Coulon, l’ancien conseiller de Justin Trudeau pour les Affaires internationales. En plus de la Chine, les relations entre Ottawa et Riyad sont à couteaux tirés depuis que Chrystia Freeland a critiqué ouvertement l’été dernier la position de l’Arabie saoudite sur les droits des femmes. Riyad a alors expulsé l’ambassadeur du Canada en Arabie saoudite et liquidé ses investissements canadiens.

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Les rapports avec la monarchie pétrolière se sont encore détériorés depuis début janvier et l’accueil à Toronto de la jeune fugueuse saoudienne Rahaf Mohammed al-Qunun. A son arrivée à l’aéroport de Toronto, la réfugiée est apparue vêtue d’une casquette de l’UNHCR, mais surtout d’une veste de survêtement avec l’inscription «Canada». Le cliché a fait le tour du monde, relayant l’image d’un Canada humaniste et bienveillant envers les opprimés. Dans un monde où le populisme et la défiance envers les migrants sont en hausse, le gouvernement fédéral libéral se positionne comme un modèle de tolérance. Et ce, même si les électeurs des deux plus grandes provinces, l’Ontario et le Québec, ont eux porté au pouvoir des gouvernements populistes.

Coup de com avant les élections générales

Le coup de communcation est parfaitement réussi à neuf mois d’élections générales. «La ministre Chrystia Freeland a fait de la situation du droit des femmes dans le monde son cheval de bataille. Elle y croit sincèrement», confiait récemment un diplomate canadien. Politique courageuse alors? Jocelyn Coulon estime que le rôle d’une ministre des Affaires étrangères n’est pas de «se rendre à l’aéroport de Toronto pour accueillir une réfugiée. Des centaines de réfugiés entrent au Canada chaque année sans recevoir ce traitement.» Son homologue Samir Saul, professeur d’histoire des relations internationales à l’Université de Montréal, confie: «L’argument de la défense des femmes est manifestement devenu un levier d’ingérence internationale. L’instrumentalisation de la jeune Saoudienne a aussi des finalités de politique intérieure avec les élections fédérales de l’automne prochain.»

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Fiascos diplomatiques

Outre la Chine et l’Arabie saoudite, depuis le début du mandat de Justin Trudeau, le Canada s’est mis à dos les principales grandes puissances de la planète, les Etats-unis, l’Inde et la Russie. «L’inculture du premier ministre en Affaires internationales est patente», confie Jocelyn Coulon. Et de donner pour exemple le fiasco diplomatique du voyage en Inde du chef du gouvernement en 2018. Justin, son épouse et ses deux enfants s’étaient déguisés en Indiens. «Se rendre en Inde affublé de tels costumes, mais surtout accompagné de plusieurs ministres de confession sikhe lorsqu’on connaît le caractère explosif de cette question dans ce pays relevait de la pure bêtise. Plus généralement, le gouvernement semble n’avoir aucune idée à proposer pour marquer la présence du Canada sur la scène internationale», ajoute Jocelyn Coulon.

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Chaque crise est différente. «Avec l’Arabie saoudite, il s’agit de la volonté du gouvernement canadien de mettre en avant ses «valeurs». En Inde, le premier ministre Justin Trudeau a été la risée de tous en raison de sa tentative de faire couleur locale […]. Vis-à-vis de la Chine, le gouvernement canadien prend parti pour son allié américain dans le bras de fer entre les Etats-Unis et la Chine. Les tensions avec la Russie sont de même nature», confie Samir Saul. Les frictions avec les Etats-unis, elles, sont de nature économique. Ottawa s’est d’ailleurs empressé de reconnaître, dans le sillage de Washington, Juan Guaido, le président autoproclamé du Venezuela.

Jocelyn Coulon conclut: «Le Canada n’a pas développé les instruments diplomatiques, militaires, économiques et d’influence nécessaires à son adaptation. Justin Trudeau ne porte pas toute la responsabilité, son prédécesseur, Stephen Harper, a isolé le Canada et l’a aligné sur les Etats-Unis.» Mais le fameux «Canada is back» lancé par Justin Trudeau au début de son mandat est, lui, resté lettre morte.

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