Le peuple réclame sa part de la manne du canal de Panama agrandi

Amérique centrale Un système social toujours inégalitaire

Cent ans après son inauguration, le canal de Panama, qui relie les océans Atlantique et Pacifique, va connaître une nouvelle expansion capitale pour son avenir. Au cœur de ce gigantesque projet d’ingénierie se trouve notamment la construction d’une troisième écluse, plus grande que les deux initialement créées, qui permettra d’accueillir des tankers et autres géants des mers appelés Post-Panamax, dépassant les 400 m de long et transportant jusqu’à 14 000 conteneurs.

Actuellement, les 12 000 navires type Panamax qui empruntent cette voie maritime chaque année ne dépassent pas 300 m pour un maximum de 5000 conteneurs, ce qui limite la part du canal de Panama à 5% du commerce maritime mondial. L’Autorité du canal de Panama espère tripler cette participation à l’horizon 2015, lorsque les travaux commencés en 2007 seront achevés.

Mais, si ce projet suscite beaucoup d’espoir parmi les Panaméens, nombreux sont les sceptiques quant aux réelles retombées financières pour la population. Certes, le canal compte pour plus de 1 milliard de dollars du budget national et, selon différentes projections, les revenus engendrés par la traversée de l’isthme atteindront 2,5 milliards de dollars en 2019 et 6 milliards en 2025. Il y a donc fort à parier que le pays conservera sa place d’économie la plus puissante d’Amérique centrale.

Les travaux titanesques en cours ont offert une bouffée d’air aux Panaméens avec quelque 7000 travailleurs employés sur le chantier, dont 90% de locaux, selon l’Autorité. Cependant, l’insolente croissance annuelle de 7% du pays cache mal les disparités grandissantes parmi les 3,8 millions de Panaméens, dont un tiers vit en dessous du seuil de pauvreté. «Un chiffre sous-évalué», selon Olmedo Garcia, directeur de l’Institut du canal de Panama. Dans les campagnes, la moitié de la population vivrait dans la précarité. Pire, ce taux grimperait à 80% parmi la communauté indigène.

Décrépitude et modernité

Des milliers de familles manquent d’eau potable, et les services de base comme l’accès aux soins ou aux transports sont complètement défaillants, voire inexistants. Les bâtiments de la ville historique de Colon, sur le bord de la mer des Caraïbes, tombent en ruine, faute d’entretien du gouvernement. Une décrépitude qui contraste fortement avec la modernité affichée par la zone de libre-échange située dans le même secteur – la deuxième plus grande au monde après Hongkong –, où les buildings le disputent aux centres commerciaux.

Cesar Santos, 32 ans, vit à Colon. Vendeur de fruits et légumes sur le marché municipal de la ville, il commence ses journées aux aurores pour finir tard le soir. «Malgré cela, je gagne à peine de quoi vivre», confie-t-il. Des difficultés qui dépassent son propre cas, selon lui. Et de pointer en particulier l’absence d’assainissement et de drainage efficaces en ville. «A la moindre averse, tout est inondé et les rues deviennent impraticables, la ville se retrouve paralysée.»

Cesar dénonce aussi les mauvaises conditions de vie des citadins. «Les pauvres vivent dans des maisons délabrées et inhabitables. Les vols et les agressions sont monnaie courante, sans que le gouvernement bouge le petit doigt, comme s’il nous avait oubliés. Seule la zone de libre-échange nous permet de respirer un peu, sinon nous serions encore plus pauvres.»

Pour Olmedo Garcia, «les centres financiers doivent transférer une partie de leur richesse. Il y a une grave fracture sociale. Les Panaméens ont besoin qu’on les aide à rembourser leurs dettes, et une partie de la richesse créée par le canal doit être transferée à la population.»