Un nouvel appel au peuple. «Vous avez devant vous un combattant. Que celles et ceux qui ont du cran se lèvent…», a tonné jeudi soir François Fillon lors de son meeting à Nîmes (Gard). Quelques heures plus tôt, son domicile parisien avait été perquisitionné dans le cadre de l’information judiciaire ouverte pour «détournements de fonds publics» dans l’affaire des soupçons d’emplois fictifs dont auraient bénéficié son épouse et deux de leurs enfants entre 1998 et 2013.

Le candidat de la droite est désormais lâché par une partie de son camp. Dernière défection en date: Thierry Solère, porte-parole de sa campagne. Dans ces conditions, peut-il aller jusqu’au bout de la présidentielle française et garder une chance de se qualifier pour le second tour, le 23 avril ? Dans quel état se retrouve la droite française, replongée dans ses divisions ? Les réponses du «Temps».

◼ François Fillon est-il aujourd’hui le candidat d’une droite française divisée?

C’est l’évidence. La réalité n’est peut-être pas encore celle du délitement électoral, mais les fractures dans les rangs des élus de droite sont réelles et vont faire mal. Une quarantaine de parlementaires, pour la plupart pro-Alain Juppé ou proches des centristes, ont choisi ces jours-ci de prendre leurs distances. Des élus sarkozystes l’ont aussi fait. 

Plus grave: plusieurs personnalités importantes de l’équipe de campagne constituée par François Fillon après sa victoire à la primaire de la droite de novembre 2016, ont donné leur démission, tel son porte-parole Thierry Solère, son ancien adversaire Bruno Le Maire, jusque-là en charge de l’international, et Gilles Boyer, trésorier de la campagne. Son directeur de campagne Patrick Stefanini aurait même envisagé de démissionner, comme en témoigne une lettre reproduite par le Journal du Dimanche. Preuve de l'accélération des choses, Thierry Solère, qui présida l'organisation de la primaire, a déjeuné ce vendredi avec l'ancien ministre centriste Jean-Louis Borloo, dont beaucoup prédisent le ralliement à Alain Juppé. On sait aussi que l'ancien président Nicolas Sarkozy, trés actif, a reçu Gérard Larcher, le président du Sénat, pilier du dispositif Fillon.

Rien n’empêche bien sûr François Fillon de continuer le combat présidentiel. L’ancien premier ministre est d’ailleurs le seul à avoir déjà obtenu le nombre de parrainages d’élus requis pour se présenter, comme l’a confirmé cette semaine le Conseil Constitutionnel. Il en affiche 1155, alors qu’il en faut 500 pour se qualifier. La légitimité issue de la primaire de la droite n’est pas non plus effacée, et l'entourage d’Alain Juppé (un seul parrainage validé à ce jour par le Conseil Constitutionnel) se garde bien pour l’heure de demander le renoncement immédiat de François Fillon, avait nettement battu le maire de Bordeaux. Idem pour Nicolas Sarkozy qui, officiellement, continue de soutenir François Fillon en raison de son succès acquis aux primaires, lors desquelles l’ancien président français avait été battu au premier tour.

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Restent les faits. Une campagne présidentielle est la rencontre d’un homme et des électeurs, mais elle nécessite un camp soudé, et une dynamique. En 1995, dans une droite divisée, Jacques Chirac l’avait emporté contre Edouard Balladur parce qu’il avait su créer une dynamique positive, jouant à fond de son rôle d’outsider. Dans le cas de François Fillon, tout est très différent. Le candidat était donné hyperfavori des sondages après la primaire. Il est maintenant nettement devancé par Emmanuel Macron qui occupe l’espace centriste avec le soutien de François Bayrou. Pire: un sondage publié vendredi avec l'hypothèse d'une entrée en campagne d'Alain Juppé donne celui-ci vainqueur au premier tour, avec Emmanuel Macron en second, écartant Marine Le Pen de la finale présidentielle.

Les soutiens de François Fillon, appelés à une grande manifestation parisienne dimanche 5 mars, se recrutent de plus en plus dans le camp des catholiques conservateurs qui ne représentent pas la majorité de l’électorat de droite. La pente à remonter s’annonce très compliquée même si les pré-inscriptions pour ce rassemblement dominical sont bonnes, et si ses soutiens redisent sans cesse que sa victoire aux primaires s'est faite »sans les élus». Preuve de l'importance de l'enjeu, le candidat a lancé vendredi un appel à manifester dimanche sur un ton beaucoup plus serein, loin de sa condamnation des magistrats. 

◼ François Fillon peut-il convaincre l’opinion que la justice «manipulée» cherche à l’abattre?

C’est désormais l'ultime argument de sa campagne présidentielle. Et cela repose sur une affirmation: la justice française se serait saisie de ce dossier pour le tuer politiquement, bafouant toutes les règles depuis l’ouverture par le Parquet national financier d’une l’enquête préliminaire le 26 janvier (le jour des premières révélations du «Canard Enchaîné»). François Fillon cite toujours en exemple l'extrême rapidité du parquet à ouvrir cette enquête, et il s'estime depuis lors poursuivi «à charge». Le candidat a néanmoins affirmé mercredi qu'il se rendra, tout comme son épouse, à la convocation des juges le 15 mars «aux fins de mise en examen», même s'il aurait pu refuser et arguer de son immunité parlementaire. Ses avocats ont jusqu'à cette date pour étudier le dossier, désormais accessible. La date fatidique pour le dépôt des candidatures présidentielle au Conseil constitutionnel est le 17 mars. La présomption d'innocence s'applique évidemment au candidat de la droite, comme à tous les justiciables

La stratégie de riposte de François Fillon est celle qu'il a redite à Nimes jeudi soir: «On m’attaque depuis des semaines avec une violence sans commune mesure avec les faits qui me sont reprochés et sur lesquels j’ai répondu point par point. 7 jours sur 7, 24 heures sur 24, la machine à broyer, la machine à scoops, la machine à rumeurs a été mise en marche». C’est aussi ce message que va porter la manifestation de soutien organisée en sa faveur dimanche à Paris sur le Parvis des droits de l’homme du Trocadéro.

La réalité est pourtant que François Fillon se trouve avant tout pris au piège de ses propres déclarations. Au piège de sa posture morale d’abord. Au piège de ses affirmations, contredites par certaines déclarations télévisées de son épouse qui a expliqué n’avoir jamais travaillé pour lui. Au piège de ses promesses, puisqu’il avait annoncé, le 26 janvier, être prêt à renoncer en cas de mise en examen.

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Deuxième difficulté: les juges qui l’ont convoqué suivent la loi. L’information judiciaire a été ouverte car une loi votée le 16 février aurait entraîné la prescription des faits s’ils avaient attendu. Ont-ils  été encouragés politiquement à tuer Fillon ? C’est ce qu’affirme un collectif de professeurs de droit cités par le candidat dont les défenseurs espèrent obtenir, le 15 mars, sa désignation comme témoin assisté, ce qui lui permettrait d'échapper à une mise en examen. Mais est-ce suffisant pour convaincre l’opinion? Il faut redire ici que la légalité des emplois occupés par Penelope Fillon n’est pas en cause. François Fillon pouvait employer son épouse et ses enfants. C’est le fait que celle-ci n’ait pas travaillé qui est en cause, pour un montant approchant tout de même le million d’euros sur plus de dix ans. Or pour établir cela, et contrairement aux affirmations de l'ancien premier ministre, les juges n'ont pas besoin d'examiner longtemps le dossier. L'absence de pièces justificatives, et les témoignages concordants réunis pendant l'enquête par les policiers, sont en la matière décisifs.

Plus important: même en admettant que François Fillon soit la victime d’un complot judiciaire - ce qui serait énorme et gravissime - il lui faut, pour en sortir, pouvoir persuader ses compatriotes. Or on voit qu’une partie de son camp vacille. Il ne suffit pas, pour le candidat, de dire que les juges le persécutent. Il faut que les électeurs le suivent sur cette voie dans une époque où la transparence prime. Second défi colossal.

◼ Ce week-end peut-il tout changer?

Oui. Car du côté d’Alain Juppé, les choses bougent à grande vitesse. Le candidat battu à la primaire par François Fillon semble cette fois sérieusement réfléchir à se poser en possible «plan B», après avoir refusé cette hypothèse. Ses soutiens ont commencé à recueillir des parrainages en sa faveur. La manifestation pro-Fillon de dimanche à Paris pourrait être un point de rupture. Tout l'enjeu est de savoir qui défilera, et quelle sera l'ampleur de ce mouvement dont l'objectif est de démontrer que le «socle» de droite tient bon derrière le vainqueur de la primaire.

Est-ce que Juppé, s’il se présente, aura devant lui un boulevard? Non. D’abord parce que François Fillon peut maintenir jusqu’au bout sa candidature et que les deux hommes se «tueront» alors mutuellement au premier tour du scrutin. Ensuite parce que Juppé gardera, aux yeux des pro-Fillon, l’image de «traître». Dur à renverser tout cela, du côté de la droite, durant la cinquantaine de jours qui restent avant le 23 avril.

L’autre problème d’Alain Juppé est qu’il risque de s’enliser dans la boue de la campagne Fillon. Désormais, une partie de la droite estime que la justice veut empêcher son candidat. Fillon lui-même parle d’un climat proche, en France, de la guerre civile. Comment le maire de Bordeaux peut-il apaiser cet électorat fracturé alors qu’il a été nettement battu à la primaire? Dernier obstacle enfin: son positionnement politique plus centriste et son âge. Face au quadragénaire Emmanuel Macron, le septuagénaire Alain Juppé aura beaucoup de peine. Et face à Marine Le Pen, il pourrait bien perdre la frange la plus dure de son électorat. Alain Juppé va aussi retrouver en face de lui François Bayrou, son ex-allié, désormais aux côtés du leader de «En Marche!».

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La droite française n’a pas encore perdu cette présidentielle qui semblait, après la primaire de novembre 2016, lui être offerte sur un plateau. Mais les électeurs de droite ne peuvent plus écarter, vue l'ambiance délétère, une catastrophe électorale annoncée.