Egypte

Le candidat islamiste qui séduit les jeunes laïcs et les salafistes

En lice pour la présidentielle, le médecin Aboul Foutouh, 60 ans, est à la fois soutenu par les salafistes et par le camp libéral

C’est peut-être lui, le prochain homme fort de l’Egypte. Abdel Moneim Aboul Foutouh, 60 ans, réussit l’exploit de rallier aussi bien des libéraux que des salafistes derrière sa candidature. A trois semaines du premier tour, ce médecin, islamiste modéré, apparaît comme un sérieux prétendant à la présidentielle égyptienne, aux côtés de l’ancien secrétaire général de la Ligue arabe Amr Moussa et du Frère musulman Mohamed Morsi.

Côté islamiste, il a le soutien des fondamentalistes d’Al-Nour, qui occupent quelque 20% des sièges du parlement, mais aussi celui du parti modéré Al-Wassat et du groupe radical Gamaa Islamiya. Sa candidature a même reçu l’approbation de l’influent cheikh égyptien Youssef al-Qardaoui, membre des Frères musulmans, consultant religieux sur la chaîne Al-Jazira. Plus récemment, Wael Ghonim, à l’image de nombreux jeunes libéraux, s’est rallié à Aboul Foutouh. «Il sera le président de tous les Egyptiens», a écrit sur son compte Twitter le responsable marketing de Google pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, une figure de la contestation.

Aura contestataire

Comment cet islamiste modéré parvient-il à séduire aussi bien les barbus que les jeunes laïcs de la révolution? «Pour les salafistes, c’est un choix tactique et non idéologique, répond la politologue Nadine Abdalla, de l’Arab Forum for Alternatives Studies, au Caire. Ils se sentent marginalisés par les Frères musulmans, majoritaires au parlement.» Et isolés, depuis l’annulation de la candidature, avec celle de neuf autres candidats, de leur favori, le cheikh salafiste Hazem Abu Ismaïl. La règle imposant aux prétendants à la présidence d’avoir des parents égyptiens, le passeport américain de sa mère a disqualifié le salafiste.

Quant aux jeunes révolutionnaires, ils se sont aussi retrouvés orphelins après le retrait de la campagne du Prix Nobel de la paix Mohamed ElBaradei. Un vide qu’Aboul Foutouh s’est empressé de combler. «Il était avec eux sur la place Tahrir. Il soignait les blessés», relève la chercheuse égyptienne. Et depuis, il n’a pas cessé de soutenir la révolution. Pas plus tard que la semaine dernière, il est redescendu sur la place Tahrir pour protester contre les militaires en charge de la transition.

L’islamiste parvient à convaincre par son aura contestataire. On raconte que, déjà lorsqu’il était étudiant, Aboul Foutouh s’était dressé contre le président Anouar el-Sadate lors d’un forum public à l’Université du Caire. Le leader égyptien venait de radier un cheik islamiste d’une grande mosquée. «Vous êtes entouré de flagorneurs et d’hypocrites», lui aurait dit le jeune islamiste.

Exclu des Frères musulmans

Plus tard, il sera élu à la tête du syndicat des médecins, un fief des Frères musulmans qui rassemblait des opposants parmi les plus féroces au monopole du président Hosni Moubarak. Son activisme lui vaudra six ans de prison. Il devient peu à peu la voix d’un islam modéré et réformiste au sein de la confrérie. Ses discours séduisent les jeunes, mais ne manquent pas de provoquer la colère des anciens, conservateurs, et majoritaires. En 2009, il est exclu du Conseil de la guidance, l’organe qui dirige le groupe. Il devra quitter définitivement les Frères musulmans en juin 2011, quand il décide de présenter sa candidature à l’élection présidentielle, transgressant le mot d’ordre de ses leaders.

A présent, Aboul Foutouh tente de barrer la route au candidat des Frères, Mohamed Morsi, chef du parti Liberté et justice, l’aile politique de la confrérie. Ce conservateur a remplacé l’idéologue du parti Khairat al-Chater, après l’annulation de sa candidature par la commission électorale à cause d’une ancienne accusation de terrorisme, jamais annulée. Mais il n’est pas doté du même charisme que ce dernier. La semaine dernière, le porte-parole de la confrérie, Mahmoud Ghozlan, a menacé d’expulser tout membre qui oserait soutenir la candidature du mouton noir Aboul Foutouh.

La présidentielle pourrait donc bien se jouer entre ce dissident des Frères musulmans et Amr Moussa. L’ancien leader de la Ligue arabe «a l’avantage d’être connu de tous en Egypte. Il fait partie du paysage politique depuis longtemps», explique Nadine Abdalla. C’est aussi son point faible. Il était ministre des Affaires étrangères sous le régime de Hosni Moubarak. Pour de nombreux jeunes de la révolution, il représente le visage de l’ancien régime. Mais, dans les provinces qu’il sillonne depuis le début de sa campagne, il est souvent le seul candidat que les Egyptiens reconnaissent.

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