Vade retro Rocco. Lâché par Silvio Berlusconi, le philosophe catholique ultraconservateur Rocco Buttiglione a publiquement renoncé samedi matin au portefeuille de commissaire européen pour la Justice, Liberté et Sécurité. Au cours d'une conférence de presse, ce proche du pape Jean Paul II, dont les propos homophobes et sexistes avaient provoqué une impasse politique au sommet de l'UE, a indiqué: «Je suis prêt à me désister pour aplanir les difficultés de la commission Barroso, à laquelle je souhaite un plein succès car l'Europe a besoin d'une commission forte.» Se présentant comme un bouc émissaire et «une victime innocente» d'une offensive anti-chrétienne en Europe, Rocco Buttiglione a dénoncé une campagne de presse «cruelle et superficielle» contre lui. «J'ai été victime d'une embuscade. Je renonce pour le bien du pays mais j'estime n'avoir à demander pardon à personne», a-t-il répété à son entourage en réaffirmant publiquement au passage: «Je peux penser que l'homosexualité est un péché. Il serait grave d'empêcher à quiconque de penser.»

Le sort de Rocco Buttiglione a été définitivement scellé par Silvio Berlusconi, vendredi, en marge de la cérémonie qui s'est déroulée à Rome à l'occasion de la signature du traité constitutionnel. Après avoir discuté avec ses homologues européens puis avec les dirigeants de sa majorité, le chef du gouvernement italien s'est résolu à annoncer dans la nuit que «Buttiglione restera ministre. Je pense que c'est comme ça que tout va se terminer.» Le principal obstacle à l'investiture de la Commission Barroso a ainsi été levé. Mais d'autres candidats commissaires critiqués par les députés européens pourraient également être écartés, en particulier le Hongrois Lazslo Kovacs, la Hollandaise Neelie Kroes et la Lettone Ingrida Udre.

Un remaniement plus vaste aurait notamment pour objet de satisfaire Silvio Berlusconi, préoccupé à l'idée de voir uniquement son candidat recalé. Quant au Parti populaire européen (PPE), il refuserait d'être le seul groupe politique sanctionné à travers le retrait de Rocco Buttiglione. Samedi, ce dernier a d'ailleurs assuré qu'il avait préparé sa lettre de démission de commissaire dès le 26 octobre: «Je ne l'ai pas envoyée car le président du PPE à Strasbourg, Poettering, m'a dit que le groupe n'aurait pas voté, le lendemain, l'investiture de la Commission Barroso sans Buttiglione.» Mais cette position était devenue intenable et Silvio Berlusconi a finalement préféré rappeler son ministre à Rome.

Reste que ce retour du philosophe catholique en Italie n'est pas sans poser de grosses difficultés au Cavaliere. Celui-ci va en effet devoir redistribuer certains rôles dans son gouvernement au sein duquel les équilibres politiques sont extrêmement fragiles. C'est d'ailleurs dans l'espoir de calmer les ardeurs revendicatives des centristes de l'UDC que Silvio Berlusconi avait en juillet dernier désigné Rocco Buttiglione à la Commission européenne. Mais ses autres alliés sont également décidés à faire valoir leurs intérêts.

Samedi, le ministre des Affaires étrangères, Franco Frattini (Forza Italia), était donné en partance pour Bruxelles en remplacement de Rocco Buttiglione qui, après sa performance de candidat commissaire, devrait également être écarté du Ministère des politiques communautaires. Le dirigeant de l'UDC n'a jamais fait mystère qu'il se verrait bien au fauteuil de l'Instruction publique. Dans ce jeu de rôles à haut risque politique, Silvio Berlusconi pourrait confier les Affaires étrangères au leader d'Alliance nationale, Gianfranco Fini, lequel ne cesse de réclamer une réorientation de l'action gouvernementale. A un an et demi des prochaines élections, le cas Buttiglione risque de provoquer un ballet de ministères que Silvio Berlusconi avait jusqu'à présent soigneusement cherché à éviter.