Moldavie

Le candidat prorusse favori de la présidentielle moldave

Igor Dodon a obtenu 48,7% des suffrages au premier tour dimanche

Igor Dodon a échoué d’un fil, mais peut déjà se prévaloir d’un succès qui sonne comme un coup de tonnerre dans le ciel européen. Le candidat du Parti des socialistes moldaves, résolument prorusse, est passé tout près de remporter dès le premier tour l’élection présidentielle organisée dimanche dans cette république de 3,5 millions d’habitants. Avec 48,7% des voix et la quasi-assurance de rallier les 6% d’électeurs d’une autre formation prorusse, «la victoire est inévitable», a-t-il clamé dimanche soir. Mais l’arithmétique du second tour le 13 novembre ne sera pas forcément la même, surtout après la faible participation de 49%, dimanche.

Ancien ministre de l’Economie qui a commencé sa carrière en soutenant le rapprochement de la Moldavie avec l’Union européenne, Igor Dodon voit désormais en Vladimir Poutine un modèle, veut «ramener l’ordre» dans son pays et y défendre les «valeurs traditionnelles», expliquait-il peu avant la fermeture des bureaux de vote, depuis son quartier général de campagne tapissé de clichés le montrant en compagnie du président russe. Surtout, le candidat socialiste entend convoquer un référendum consultatif sur «l’orientation géopolitique» du pays, qui pourrait menacer l’accord d’association signé entre Bruxelles et Chisinau, fin 2013.

Polarisation extrême

«C’est dans l’intérêt de la Moldavie d’avoir des relations proches avec la Russie, mais surtout avec son marché», explique Igor Dodon, alors que le Kremlin a largement fermé la porte aux importations moldaves depuis la signature de cet accord. Moscou est aussi le principal soutien de la Transnistrie, qui a fait sécession en 1991. Un diplomate occidental relativise ce rapprochement vers Moscou de la Moldavie: «Les Russes veulent évidemment y conserver de l’influence, mais pas à n’importe quel prix. Ils en ont déjà assez de devoir financer la Transnistrie.»

Hormis cette menace de référendum, les pouvoirs du président sont limités. Mais le nouvel élu bénéficiera d’une légitimité populaire suffisante pour perturber le processus d’intégration européenne. Le scrutin de dimanche était ainsi le premier au suffrage universel depuis vingt ans.

Signe de la polarisation extrême du scrutin, plusieurs candidats pro-européens se sont retirés de la course dans les tout derniers jours de la campagne, laissant la place à une ancienne ministre de l’Education formée à Harvard et passée par la Banque mondiale, Maia Sandu, qui a obtenu 37,9% des suffrages. Sa probité unanimement reconnue – une incongruité dans le paysage moldave – n’a pas suffi à combler son déficit de notoriété, dû à une campagne financée «à hauteur de 20 000 dollars [19 600 francs]» et à un accès réduit aux chaînes de télévision des oligarques locaux. La candidate, qui peut compter au second tour sur une petite réserve de voix, dénonçait dimanche des cas de fraude en régions.

Avertissement

L’ampleur du vote pour Igor Dodon fait sensation et est un avertissement. Au fil des ans, la Moldavie, ancienne république soviétique, s’était imposée comme le «meilleur élève» du partenariat oriental de l’UE. Le pays a aussi largement bénéficié des fonds européens, plus de 800 millions d’euros pour la seule période 2010-2015. Cela n’a pas empêché le soutien de l’opinion à l’UE, supérieur à 70% il y a quelques années, de devenir minoritaire.

Les ingrédients de la méfiance moldave sont en partie les mêmes que sur le reste du continent. Après un voyage de Maia Sandu à Berlin, la presse tabloïd avait, par exemple, assuré que la candidate s’était engagée auprès de la chancelière Angela Merkel à accueillir 30 000 réfugiés syriens. A cela s’ajoutent la présence d’une importante minorité russophone (plus de 20%) et la large diffusion des télévisions russes.

Mais l’explication principale du désamour tient à la faillite des partis pro-européens au pouvoir depuis 2009, qui livra son épisode le plus saillant quand on découvrit, fin 2014, que 1 milliard d’euros, soit 15% du PIB, avait disparu des caisses de trois banques. Le «casse du siècle» a choqué un pays où 40% de la population vit avec moins de 4,50 euros par jour.

Homme de l'ombre

Le rejet du camp politique pro-européen corrompu s’illustre particulièrement contre un homme, Vladimir Plahotniuc, dont le Parti démocrate dirige les différentes coalitions gouvernementales au pouvoir depuis 2009. Oligarque actif dans l’immobilier, il contrôle une myriade d’entreprises publiques et a fait main basse sur plusieurs institutions, depuis la Banque nationale jusqu’aux tribunaux. Malgré sa mainmise sur les médias (il contrôle au moins six chaînes de télévision), Vladimir Plahotniuc a échoué, en janvier, à devenir lui-même premier ministre, face à l’opposition de la rue et au veto du président d’alors, Nicolae Timofti. Pavel Filip, un affidé, a été nommé à la place du patron à la tête de ce gouvernement pro-européen.

Devant les sondages prédisant une défaite de son candidat à la présidentielle, Vladimir Plahotniuc a, lui aussi, soutenu la pro-européenne Maia Sandu, un cadeau empoisonné que celle-ci a vite refusé. Nombre d’analystes ont vu dans le peu d’empressement de ses télévisions à soutenir Maia Sandu le signe que l’oligarque s’accommoderait volontiers d’une victoire d’un Igor Dodon, moins pointilleux.

Prédation organisée

«Ce sont ces gens qui ont décrédibilisé l’idée européenne, tempête un diplomate occidental. L’Europe est devenue ici synonyme de cette prédation organisée. Les Européens eux-mêmes ont une part de responsabilité, pour les avoir laissés faire leurs affaires au nom de la sacro-sainte stabilité, et parce qu’ils brandissaient un drapeau européen.»

Alexei Tulbure, ancien représentant de la Moldavie à l’ONU et au Conseil de l’Europe, qui fut un temps dans le parti de Vladimir Plahotniuc, partage cette vision, et évoque même «l’épouvantail» de la menace russe: «Cette opposition géopolitique a été gonflée pour éviter que les sujets délicats soient abordés. Si Igor Dodon gagne, Plahotniuc et ses gens pourront dire aux Européens: «Nous avons tout fait pour l’arrêter, ça n’a pas réussi, maintenant nous sommes le seul rempart contre les prorusses.»

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