Lorsque le groupe de journalistes roumains et américains a pénétré dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, mercredi 9 mars, ils ont découvert deux présidents tout sourire. «Je suis fier de pouvoir appeler cet homme un ami!» s'est exclamé George Bush en pointant du doigt son homologue roumain Traian Basescu. «Je suis heureux d'avoir pu partager avec notre allié George Bush notre vision sur le bassin de la mer Noire et notre stratégie pour sécuriser cette zone ensemble avec les Etats-Unis», a répondu le président roumain. Personnage atypique en politique, Traian Basescu a accédé à la présidence roumaine en décembre 2004 à la suite d'élections extrêmement tendues. La victoire de l'intransigeant maire de Bucarest a été interprétée comme un divorce des Roumains avec leur passé communiste.

Deuxième vague de transition

Mais cette victoire n'était qu'un avant-goût des surprises que leur préparait cet ancien capitaine de vaisseau. Doté d'un franc-parler inhabituel sur l'échiquier politique roumain, le nouveau président a très vite exposé sa vision de la politique internationale. «Je suis favorable à un axe Washington-Londres-Bucarest», a-t-il répété à plusieurs reprises après son accession au pouvoir. Les chancelleries européennes ont été prises de court par cette déclaration émanant d'un pays qui pourrait intégrer l'Union européenne en 2007.

Entre-temps, le bassin de la mer Noire, qui fait l'objet d'une attention toute spéciale du président roumain, a été secoué par une série de révolutions, rose en Géorgie, puis orange en Roumanie et en Ukraine. Début mars, la Moldavie, pays situé entre la Roumanie et l'Ukraine, a elle aussi basculé dans le camp pro-occidental malgré la victoire du Parti communiste. Cette deuxième vague de transition dans le bassin de la mer Noire, après la chute du mur de Berlin, il y a quinze ans, va dans le sens du discours américain sur la démocratisation des pays de l'ancienne URSS.

«La Roumanie entend jouer un rôle de catalyseur de la démocratie et de la prospérité dans le bassin de la mer Noire qui va devenir la Méditerranée de l'Est», a affirmé Traian Basescu. «Je ne pourrais jamais assez vous remercier pour les conseils que vous m'avez donnés au sujet de la mer Noire», a répondu George Bush devant les journalistes.

Mais vue de Paris, de Berlin et surtout de Bruxelles, cette amitié roumano-américaine irrite. Des bruits de couloir circulent à la Commission européenne et au Parlement européen quant à un éventuel report de l'adhésion de la Roumanie à l'UE. Les instances européennes ont prévu une clause de sauvegarde qui leur permet de repousser son intégration à 2008 «si le pays n'est pas prêt». En visite à Bucarest le 25 février, le ministre français des Affaires étrangères, Michel Barnier, a déclaré qu'il avait eu «un peu de difficulté à comprendre cet axe entre Bucarest, Londres et Washington». «Quand on entre dans l'Union européenne, le premier réflexe doit être européen, a-t-il ajouté. C'est l'intérêt de la Roumanie d'avoir ce réflexe.»

L'eurodéputé allemand Markus Ferber, président du groupe chrétien-démocrate, mène une véritable campagne pour demander au Parlement de Strasbourg de bloquer la procédure en cours. La Roumanie doit signer le traité d'adhésion à l'UE, en même temps que la Bulgarie voisine, le 25 avril. Cette signature ne peut avoir lieu sans l'avis favorable des eurodéputés qui se prononceront le 13 avril. Markus Ferber propose «d'attendre le prochain rapport de la Commission prévu en novembre», auquel cas la Bulgarie signerait seule le traité. Toutefois cette opinion ne fait pas l'unanimité à Strasbourg. «Ce serait pour le peuple roumain une humiliation injustifiée», a affirmé l'eurodéputé français Pierre Moscovici, rapporteur pour la Roumanie à l'Europarlement.

Bucarest devra-t-elle une fois de plus trancher entre les camps américain et européen? «Les politiciens qui veulent mettre la Roumanie dans un camp ou dans l'autre sont dans l'erreur, explique Traian Basescu. La Roumanie est d'abord un pays qui a des intérêts nationaux, et notre intérêt majeur en ce moment est de consolider notre position sur la mer Noire. Ces mêmes intérêts nous obligent à avoir de bonnes relations avec la France et l'Allemagne dans le cadre du processus d'intégration européenne. C'est aussi l'intérêt de l'UE d'avoir à ses frontières orientales une Roumanie puissante et capable de contrôler le trafic d'êtres humains, de drogues et d'armements.»

Message sécurisant

Fidèle, depuis sa victoire en décembre dernier, à sa vision de politique internationale, Traian Basescu a rompu la tradition voulant que la première visite à l'étranger d'un président roumain s'effectue en France. En deux mois, il a rendu visite à Tony Blair, à Vladimir Poutine et à George Bush. Le message sécurisant qu'il avait envie d'entendre n'est venu ni de Paris ni de Berlin, mais de Washington. «Les Roumains doivent savoir qu'ils n'ont plus à s'inquiéter pour leur sécurité tant que les Etats-Unis et l'OTAN seront leurs alliés, a précisé George Bush. Le temps où une force extérieure pouvait les menacer est révolu.» Traian Basescu n'en attendait pas moins. «Il existe plusieurs conflits gelés dans notre voisinage qui peuvent éclater à tout moment, a-t-il affirmé. En cas de problèmes, je ne pourrai pas attendre que les pays européens se mettent d'accord pour intervenir.»